Textes Nouvelles Chansons
1
LE VELO ROUGE
- Lucien ?
Lucien est assis, tranquille, torse poil, sur la terrasse de son petit pavillon de banlieue, sous la tonnelle de toile verte, attablé devant une bonne bière blanche mousseuse et fraîche.
Il fait chaud torride, et la voix reprend, aigre, plus forte, de la cuisine :
- Lucien !! Je t’ai appelé, il me semble !!
…
Un mois qu’il est à la retraite, le Lucien. Presque quatre décennies à vendre d’abord des boulons, des écrous, puis des escabeaux, des balais-brosses, des ventouses pour éviers engorgés, et de la paille de fer pour parquets crasseux….
Quatre décennies… Et dix minutes qu’il est assis là, tranquille, sous la tonnelle, pour souffler un peu…
Il vient de se taper le rangement du grenier, et c’était pas de la tarte avec cette chaleur là-haut, pas d’isolation, et cette poussière qui lui tapissait la gorge.
D’où la bière bien fraîche sous la tonnelle.
- Lucien !!!
Lucien a sursauté.
Elle est là, plantée devant lui, poings sur les hanches, bouche amère, la Gabrielle.
Lucien lappe une bonne gorgée de bière et pose un regard peu amène sur sa femme :
- Qu’est-ce que tu me veux encore ?
Elle le foudroie de ses yeux noirs :
- Tu bois une bière ? Par cette chaleur ? Je t’avertis, c’est pas moi qui irai te soigner quand tu seras vraiment malade Lucien laisse passer l’orage. Il a l’habitude des éclats de la grande Gaby.
Provocateur, il s’envoie une bonne lampée de bière dans le gosier, pose son verre, et reprend, tranquille :
- Qu’est-ce que tu me veux encore ?
- T’as vu le garage dans l’état où il est ?
- Oui, j’ai vu. J’attaque demain.
- Demain ! Toujours demain ! C’est bien toi, ça !! Et demain, tu diras : " J’attaque demain ! " peut-être ?
2
- Je vais m’en occuper.
Gabrielle ne lâche pas le morceau. Elle reste là, plantée, et lance, rageuse :
- Mais tu as vu le bazar dans ce garage ? Tu l’as vu ??? A peine que je peux y entrer ma petite voiture !! Et tous ces cartons pourris dans le fond ?? Pleins de quoi ? Je te le demande ! De boulons, d’écrous, de balais-brosses, de ventouses, de pailles de fer !!! Et tous ces escabeaux !! Y a en a au moins cinq !! Et si quelqu’un entrait dans le garage pour le visiter, tu te rends compte ? La honte !! La honte de ma vie que j’aurais !!!
Lucien finit sa bière calmement :
- Parce que toi, quand tu invites des gens, tu leur fais visiter le garage ??
La face ronde joufflue de Gabrielle s’écarlate. Ses yeux noirs poignardent Lucien. Elle menace :
- Une dernière fois, Lucien…Je te demande une dernière fois de me ranger ce
foutu garage !!!!
Lucien hausse les épaules et râle :
- C’est bon, tu as gagné ! J’y vais ! Je m’en occupe !
Il se lève, lourd, pesant, les gestes lents.
Passe devant sa femme sans la regarder, et se dirige vers le garage, au fond du petit jardin.
Gabrielle fait volte-face et met le cap vers sa cuisine intégrée.
- Pas trop tôt ! Quel feignant !!
…
Le garage, c’est vrai, avait besoin d’un bon coup de balai.
Des années antières entassées là-dedans, des souvenirs, des trucs inutiles, des objets divers et biscornus, des machins de récup’, des tables bancales, des chaises ébouriffées….
Lucien poussa un long soupir.
Après le grenier, le garage ! Quelle journée !! Et demain, elle lui fera le coup de la cave, à coup sûr, ou de désherber les allées, ou de tondre la pelouse, ou de transporter toutes ces saloperies à la décharge municipale….
Et il était tout seul pour ranger ce fichu garage ! Leur aîné , Jean-Michel, marié, deux enfants, était gendarme à Charleville-Mézières, et le cadet François, toujours célibataire, sillonnait les routes avec une troupe de saltimbanques.
Régisseur qu’il était. Tu parles d’un métier !!
…
3
Il allait donc procéder scientifiquement.
Première opération : sacs-poubelles cent litres noirs. Dans les sacs, écrous, boulons, balais-brosses, pailles de fer…
Evacuation sur le trottoir. C’est les voisins qui vont être contents !
Pendant ce temps-là, la grande Gaby nous mitonne une ratatouille maison en fredonnant ‘’Marinella’’.
…’’ Reste encore dans mes bras…’’
Lucien avait rencontré Gabrielle dans un bal de quartier, un 14 juillet . Personne ne venait l’inviter à danser : trop grande bringue. Les petits jeunes gars, même très audacieux, se méfient toujours des grandes bringues. Lucien aussi s’en méfiait, comme les autres, mais il venait de parier avec Gros René qu’il était cap’ de l’emballer, la grande bringue là-bas, d’abord pas si mal que ça, si on y regardait de plus près.
Un slow, deux slows, un baiser humide et maladroit, et Gabrielle était entrée ainsi dans la vie de Lucien, sans faire trop de bruit, tout au moins au début.
Mariage à la campagne, chez ses parents à elle,--Lucien était orphelin--, un enfant, deux enfants, puis nuits trop longues à l’Hôtel des Dos Tournés.
…
Caractérielle un peu, la Gabrielle. Mais bon, il la connaissait depuis si longtemps… Ils faisaient depuis si longtemps bande à part elle et lui. Surtout lui. Pas sa faute à elle, pas sa faute à lui. Le Lucien, il n’avait jamais été très liant. Avec les copains de boulot, bonjour, bonsoir, un petit coup au bistrot de temps en temps, mais c’était tout.
Quant à Gabrielle, employée à la Mutuelle de l’Ouest, des amis, des amies, des relations, elle n’en avait pas. Ou peu. Dans ce genre de métier, on ne se lie pas avec les clients, surtout avec ceux qui ont des problèmes de fin ou de début de mois, et elle en avait beaucoup, Gabrielle, des clients comme ça.
Bref, de temps en temps, un barbecue dans le jardin, à côté du garage justement, avec la belle-sœur Janine et son imbécile de mari, ou avec d’autres inconnus, si vite attablés, si vite oubliés.
La vie, quoi.
Passée si vite. Les deux garçons partis, casés, et leurs dîners silencieux, le soir, Gabrielle et lui, dans leur triste petit pavillon.
4
Plus rien à se dire.
Avaient-ils eu seulement, un jour, quelque chose à se dire ?
Chaque soir, au moment de choisir le programme-télé, ils s’engueulaient. Pas un sujet sur lequel ils auraient pu tomber d’accord.
Alors, le Lucien, de guerre lasse, avait fini par baisser la garde, et s’enfermait de plus en plus dans un mutisme prudent.
Gabrielle n’était pas dupe, qui le traitait à la moindre occasion de ‘’lâche’’ ou de ‘’couille molle’’.
Mais Lucien n’entendait pas. N’entendait plus. Après tout, il ne vivait pas si mal ainsi.
Gabrielle, de son côté, fatiguée des silences obstinés de son mari, faisait des pauses sensibles, ravalant, parfois à regrets, réflexions acerbes ou remarques désobligeantes.
Et c’est sur ce pacte tacite qu’ils vivaient elle et lui, au jour le jour, dans ce modeste pavillon type T3 acheté à crédit cinq années après leur mariage, et qui était désormais leur propriété pleine et entière.
…..
- C’est vrai. Elle a raison, la Gabrielle ! Quel bordel, ce garage !!!
Lucien prend les cartons un par un, les dépose sur le sol de terre battue, avance, mètre après mètre, suant, soufflant, râlant.
Cartons. Cartons. Cartons. Ecrous. Boulons. Balais-brosses. Ventouses.
Photos noir et blanc jaunies à la bordure dentelée. Jean-Michel sur son cheval de bois. François sur la plage de la Baule, dans les bras de sa mère, un vieux cornet à pistons, tout vert-de-gris, un antique transistor, des objets de toilette, des montres sans piles, des jouets d’enfant. Une après-midi n’y suffira pas.
Lucien avance péniblement. S’attaquer au fond. C’est là qu’il y a le plus de bazar.
Et tout à coup, il apparaît.
5
Son demi-course des années 70. Un Motobécane spécial sport 10 vitesses.
Il l’avait oublié. Les pentes d’Ardèche, les plats d’Amsterdam, les côtes d’Armor.
Toute sa jeunesse.
Mollets de coq. Guidon de course. Sacoches souples.
Le bonheur.
A peine sorti du boulot, le soir, à cinq heures et demie, au printemps ou en été, Lucien enfourchait son beau vélo rouge, et partait pédaler au Bois.
Droit sur sa selle, les bras tendus, souriant, il oublait ainsi tout ses soucis de la journée, les clients grincheux, le chef de rayon toujours sur son dos….
Le vrai bonheur.
Pas plus d’une heure ou deux. Il regagnait le pavillon pour la soupe, et la Gabrielle, quand elle était de bonne humeur, ça lui arrivait tout de même de temps en temps, lui demandait en souriant si elle s’était bien passée, cette balade à vélo…
Comment avait-il pu oublier son beau vélo rouge ? Son compagnon d’évasion, son fier coursier ?
Gabrielle l’accompagnait au début, un Motobécane elle aussi, version femme. Puis elle s’était vite lassée. Le vélo, ce n’était pas pour elle. Trop dur. Surtout dans lescôtes. Et puis, si jamais un client la voyait pédaler au Bois, le week-end, sa réputation en prendrait un sacré coup.
…
Bref ; le vélo rouge, Lucien, un triste soir de novembre, il l’avait mis au clou, pour faire plaisir à Gabrielle, parce qu’il ne pouvait pas partager avec elle tous ces plaisirs intenses qu’il avait vécus avec sa belle machine, en Ardèche, en Hollande, en Bretagne, ou ailleurs…
Mais Gabrielle ne comprenait pas tout cela. Le vélo, pour elle, c’était trop commun, ça faisait peuple.
Et Lucien s’était résigné.
Alors, le vélo rouge, son vélo rouge, soudain, devant lui, après tant d’années….
…….
6
- Gabrielle !!
- T’as fini de ranger le garage ?
- Gabrielle !!
- Quoi encore ?
- J’ai retrouvé mon vélo rouge !!!
- Ce vieux clou ?
- Mon beau vélo demi-course ! Tu te rends compte ???
- Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
- Je vais le faire retaper…
- Mon pauvre Lucien… Encore des frais… Allez ! A table ! La ratatouille va refroidir !
…
Le lendemain, le garage était nickel-chrome, et Lucien avait laissé son vélo chez Michel Jourdain, cycles motocycles.
Changer la selle, les pneus, réparer le dérailleur, revoir le système élecrique, la dynamo, mettre un rétro, installer de nouvelles sacoches, prévoir une trousse avec rustines…
…
Et hop ! En route pour de nouvelles aventures ! Le nez au vent, le sourire aux lèvres, une chanson dans la tête !
Gabrielle a dit : " Bon, écoute…Si ça t’amuse après tout, de refaire du vélo… "
Et lui, heureux, sifflotant, la tête libre, dans les allées du Bois, tranquille..
Le bonheur, quoi.. Comme au bon vieux temps. Oubliée, la grande Gaby et ses incessantes récrimination, ses grises mines matinales, ses aigreurs nocturnes…
Pour son âge, Lucien se défendait encore plutôt bien. Un corps sec, musclé, pas un gramme de bide, pas une once de poignées d’amour…
Un copain lui avait dit un jour : " Pourquoi tu la quittes pas, la Gabrielle ? T’es encore beau gosse ! Et t’as vu la Sylviane, de la compta, comment elle te reluque, quand tu passes devant elle ? "
Mais Lucien n’était pas comme ça. Il n’avait jamais eu d’aventures extra-conjugales..
Si. Une fois…. Il avait failli…
7
Gabrielle était partie en cure à Vichy, quinze jours, et au Bois, toujours sur son vélo rouge, il avait rencontré une jeune anglaise, Gloria, qui cherchait son chemin et qui mourait d’envie de ‘’voir, en vrai, la Tour Eiffel…’’
La Tour Eiffel, il la lui avait fait découvrir, et au troisième étage, il lui avait volé un petit baiser chaste, à Gloria l’anglaise…
Mais il s’était arrêté là.
Trop compliqué, il trouvait. Et puis, la Gabrielle était une finaude . Elle aurait bien fini par découvrir le pot aux roses, tôt ou tard..
Alors, bye bye, Gloria…
Elle avait eu un petit sourire triste quand il l’avait laissée à la gare..
Mais Lucien n’était pas un homme de regrets.
Ce soir-là, il avait pédalé longtemps, dans la campagne, sur sa belle machine rouge, et il avait oublié Gloria.
…
Lucien progresse, heureux, dans les allées du Bois. Peu de monde ce soir.. Quelques touristes égarés, une mère de famille débordée, des mômes braillards agaçant les canards sur l’étang..
Et puis ELLE. Au détour d’un chemin.ELLE. Longue, fine, la cinquantaine agile. Lui sur la pise cyclable. Elle en jogging, en face de lui.
Lui, un instant d’hésitation, " je freine ou je vais dans le fossé…Je communique l’information à mon cerveau, et puis je me retrouve dans ses bras, dans le fossé, justement.. "
…
Elle s’appelle Elise.
Elle est belle et libre.
Travaille dans la publicité.
A les yeux gris-verts.
…
8
Lucien, tout de suite, tomba amoureux d’Elise.
Il le lui dit, et elle le crut.
Ils firent des projets. Et l’amour sous les ombrages.
Elle lui dit qu’elle l’aimait, et il la crut.
Au début, ils se virent en cachette de Gabrielle, un soir ou deux, au bord de l’étang.
Elle avait fait l’acquisition d’un magnifique VTT jaune brillant, et, les cheveux au vent, elle surtout, ils pédalaient de conserve, insouciants comme deux jouvenceaux qui viennent de découvrir l’amour.
…
En rentrant au pavillon, un soir, Lucien prit son courage à deux mains et avoua à Gabrielle son infidélité.
Elle dit des choses comme : " A ton âge ! Tu n’as pas honte ??? ", et pleurnicha un peu.
Mais Lucien était déjà remonté sur sa belle bécane pour aller rejoindre son Elise..
Il prit contact avec un notaire, signa des papiers avec Gabrielle, qui reniflait encore, et il la quitta, pour toujours.
Il alla vivre avec Elise qu’il aimait d’amour, et avec qui il les sentait si bien, si heureux..
Elle était douce et tendre. Et cette douceur, cette tendresse, c’est tout ce qui avait manqué à Lucien pendant ces longues années passées aux côtés de Gabrielle.
Il se laissait dorloter comme un enfant. Elle murmurait à son oreille de tendres mots d’amour, et Lucien trouvait ça plutôt agréable.
Petit à petit, il chassa Gabrielle de son esprit. La vie auprès d’Elise était si douce et si calme…
Il se disait qu’après tout, ce bonheur soudain, il l’avait bien mérité …
Elise lui entrouvrait parfois quelques petites portes sur sa vie passée.
Portes vites refermées.
Lucien ne voulait pas savoir. Il la voulait vierge de tout passé, et il ne lui parlait jamais de Gabrielle.
Il se disait : " C’est grâce à mon vélo rouge retrouvé que j’ai rencontré la femme de ma vie ! Je ne crois plus au hasard ! Ce vélo rouge, je le bénis pour les siècles des siècles !!! "
Il se tournait vers Elise, et il lui souriait.
Et elle lui souriait.
…
9
Elle était propriétaire d’un ravissant petit pavillon de banlieue, à des kilomètres de celui que Lucien et Gabrielle avaient habité pendant des années…
Un joli petit pavillon avec jardin et garage.
Ils y vécurent ainsi de longs mois d’un bonheur fait de riantes balades à vélo et de fous-rires sous la couette…
…
Et un soir que Lucien, tout content de sa journée, éait en train de déguster une bonne bière blanche sous la tonnelle, dans le jardin, il entendit une voix, surgie de la cuisine :
- Dis donc, Lucien ! T’as vu le garage ? T’as vu le bazar ? Tu te mets à le ranger, ou quoi ?