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LE BAR D'EN BAS

1

 

 

 

LE BAR D’EN BAS

 

 

La pluie, plique, plaque, à mes carreaux…

Je lui tourne le dos, et je regarde la rue vide, et le bar d’en bas.

Elle parle depuis une demi-heure.

Je ne l’écoute plus.

Bientôt, je vais descendre au bar d’en bas.

Elle dit : " Jérémie ! Je te quitte ! "

Je ne réagis pas.

Nous avons eu tellement de crises de couple, elle et moi, qu’une de plus…

- Jérémie ! Tu m’écoutes ?

Il y avait ces scènes, comme des monstres aux dents luisantes, qui surgissaient, hurlants, dans la splendeur de l’été.

Je redoutais comme elle ces éruptions brutales, ces cris, ces larmes, ces inattendus tapages…

Mon cœur battait à exploser, je serrais les poings. Elle déballait ses arguments, je dégainais les miens, tac ! tac ! tac ! et quelques heures plus tard, nous étions elle et moi dans le lit, enlacés, embrassés, épuisés, et je me disais, " Va, tout va, c’est la passion, la vraie, celle des livres et des films, la passion dévorante, la ravageuse… " et j’étais un des protagonistes de ces drames, de ces tragédies, de ces comédies douces-amères…

Je me disais : " Regarde, Jérémie, la chance que tu as de vivre tout ça !! Tu n’as rien à voir avec toutes ces épaves, Dédé La Frite, Joe Le mutant, et Mickey, qui s’agglutinent au bar d’en bas, ces pauvres types qui te racontent, les yeux noyés d’alcool, les romans qu’ils n’ont pas écrits, qu’ils n’écriront jamais, les femmes qu’ils n’ont jamais eues, les maisons qu’ils n’ont jamais habitées, les scènes jamais arpentées. "

Je me disais tout ça, et je parlais ainsi, mot pour mot, je le jure…

T’as pris tes claques et tes chapeaux…

 

 

2

Elle crie à présent.

- Cette fois, c’est la bonne, Jérémie ! Je te quitte ! Je pars !!

Plus tard, quand je me suis retourné, j’ai vu qu’elle était partie, vraiment.

Je suis entré dans la chambre, la porte de la penderie était ouverte, et une ribambelle de cintres s’y balançaient, tout nus.

Elle était vraiment partie.

Je me suis rué sur le téléphone, et je me suis dit " non, pas comme ça, elle vaut mieux que ça, non ! " et j’ai raccroché.

Je me suis servi un whisky sec, j’ai collé mon front contre la vitre, et j’ai contemplé la rue vide, et le bar d’en bas.

- Alors, Johnny, il a pris sa guitare, comme ça, et Ta Ta Ta Ta Ta !!!

Tous les verres ont valsé, sur la table, près du bar.

- Merde, Mickey ! Tu fais chier !!

..

Jeannot le patron, bide en avant, calvitie avancée, queue de cheval grisonnante, a hurlé.

- Tu fais chier, Mickey !! Tu fais vraiment chier !!

- Un jour, il y a longtemps, j’ai pris un café avec Jean-Jacques Goldmann, oui Monsieur !

- Moi, les nanas, toutes que je les tombais, j’entrais dans la salle de bal, un signe de la tête, et hop, elles tombaient toutes, je te dis !

- Arrête, Dédé !

Je suis assis à l’écart, près du billard. Paul, le garçon, m’a servi une Pils. J’ai dit " Merci ! " et j’ai entendu sa voix qui chantait dans ma tête, sa voix à elle, sa voix de cristal, de velours, de blues, sa voix.

J’avais mis des mots sur ses musiques, et elle les chantait, fuseau noir, poursuite bleue, pianiste échevelé, contrebasse exaltée.

 

 

3

 

 

 

 

 

 

 

La belle vie, c’était. Les casinos, les croisières. Les contrats qui pleuvaient. La belle vie.

J’avais un problème avec l’alcool. Elle le savait.

Je buvais en cachette, ou dès qu’elle avait le dos tourné, hop, une bonne beurrée. J’avais honte, des fois, je me disais, je la trompe en faisant ça, mais non, je me disais, mais non, je ne trompe personne, ça ne regarde que moi, ces moments d’euphorie, de solitude ambrée, ça ne regarde que moi…

Mickey dit :

- J’ai été le secrétaire particulier de Dick Rivers, je lui ai ciré ses santiags pendant deux ans… Un mec adorable !

- Mickey ! Arrête tes conneries, ou je te vire !!

Je pense à elle et je me dis, elle est partie, elle a pris ses affaires, et elle est partie.

Joe le Mutant se plante devant moi. Je le connais depuis longtemps, celui-là. Y a vingt ans, il louvoyait dans les rades déguisé en femme, travelo, quoi.. D’où son surnom, Joe Le Mutant.

….

Je ne dis rien.

Je l’attends.

Je sais qu’elle va surgir au détour de la rue.

- Salut, Jérémie ! Ça va ?

Je dis " Ça va, Joe ! Ça va ! "

- Pas envie de parler ce soir, on dirait !

- Non, pas envie !

- O.K. !

Joe ondule vers le juke-box, glisse une pièce dans la fente.

- Mets-nous Johnny, mec ! Le Pénitencier !! Mets-nous Johnny ! Les poooortes duuu Pénitencier, bientôôôôôt vont se-euh…

 

 

4

 

 

 

 

 

 

 

- Ferme-la, Mickey ! Putain, ferme-la ! Tu nous les brises avec ton Johnny et son Pénitencier, là, tu nous les brises !!! Moi, je suis assis, tranquille, je me tape ma bière, peinard, comme tous les soirs, et toi, tu débordes, tu nous envahis, tu comprends, ça déborde, ta Johnnymania, ça déborde !!!

Dédé la Frite replonge dans sa bière.

Jeannot hausse les épaules, fataliste, et continue d’essuyer ses verres.

Et c’est là que je finirai ma vie

Comm’d’autr’gars l’ont-ont finie !

- T’es un vrai pote, Joe ! Un vrai pote !! C’est pas comme l’autre, là Dédé La Frite, tu parles !! André Dulong qu’il s’appelle vraiment, le lascar !!

- Et alors ?? Y a pas de honte !! Et je t’emmerde, Michel Mouillot !! C’est pas ton vrai nom, ça ??

- Ça va, les gars, ça va !! Allez ! On se calme !! C’est ma tournée !!

- Vu comme ça…

Je vais descendre au bar d’en bas

Je vais descendre au bar…

Ce fameux soir où elle m’a trouvé par terre, les bras en croix, dans sa loge.. Ça vient peut-être de là, de ce soir-là…

Je ne sais pas.

Tout ce que je sais, c’est qu’après, elle s’est montrée plus distante, sèche, et moi, je me traînais ma culpabilité comme un boulet, une tare…

Je me ronge les sangs, mais je devrais m’en foutre, puisque je sais qu’elle va revenir.

 

 

5

 

 

 

 

 

 

 

- Paul ! tu m’en sers une autre ?

- T’en es à ta sixième, Jérémie ! Ça ira ?

- Laisse ! Ça ira !

….

- Il a une bonne descente, Jérémie !

- Pour sûr ! Mais pas autant que Dick !! Tu l’aurais vu, en tournée, le Dick !!

- Arrête, Mickey ! T’es complètement mytho !! Plus personne y croit, à tes histoires !!!

- La ferme, Dédé ! Tout ce que je dis, c’est la vérité !!! Tu veux qu’on lui téléphone, à Dick ?? Il confirmera !

- Arrête, j’te dis !!

Le bar j’titube mes souvenirs

Je hoquète des brumes de désir…

- Pleure pas, mon Jérémie ! Elle va revenir !

Joe s’est assis en face de moi, verre à la main. Je le distingue à peine.

- Eh, Jérémie !! Si Joe te casse les burnes, tu me le dis !

C’est Jeannot qui parle, là-bas, très loin, derrière les cuivres de son bar.

- Ça va, Jeannot ! Ça va ! On cause, Joe et moi, ça va !!

En réalité, je suis incapable d’articuler trois mots correctement, tellement je suis bourré.

Elle était belle, et c’est aussi pour ça que j’écrivais pour elle, les mots venaient tout seuls, les images, les rimes. J’avais ses musiques dans la tête, ses mélodies, je trouvais les mots, les images, les rimes, et la chanson était faite.

- T’es un grand, mon Jérémie ! On est tous fiers de toi ! On a lu tous tes bouquins, et même si on comprend pas tout, on aime vachement !

- O.K., Joe, merci ! Ça va ! Ça va bien !!

 

6

 

 

 

 

 

 

Je bois des liqueurs incongrues

J’écoute l’histoire d’un inconnu…

- Tu veux qu’on te ramène chez toi, Jérémie ?

Parfois, souvent, je me dis : " C’est bon, elle a fini de bouder à présent, et elle va me revenir, comme avant, mieux qu’avant ! "

Je me dis ça, parfois.

- Alors, Johnny, comme ça, jambes écartées, guitare bien en main, il…

- Recommence pas, Mickey !!

- À l’époque, on se gominait les cheveux, de la gomina, si tu veux, ça faisait comme un casque brillant, assez dur, et ça plaisait aux filles !

- Dégueulasse !

Je tente d’allumer une cigarette. J’ai du mal. C’est Joe qui m’aide. J’étais en train de brûler le filtre.

Le bar tu entres et tu t’assois

Tu viens te blottir contre moi…

Elle a des mains douces et fines, et de jolis petits pieds étonnants. Elle aime faire l’amour l’après-midi ou le matin très tôt, quand, cotonneux et lourds, tout embrumés de songes, nous chavirons dans de verts paradis de caresses et d’exquises petites morts…

J’adore.

Je souris.

Vague, vague. Mickey et Dédé s’engueulent, s’empoignent au loin, très loin. Joe me sourit. Jeannot chante comme Edith Piaf.

Je sombre.

Dehors la pluie cesse sa musique

T’enverras des cartes d’Amérique…

C’est alors que la porte s’ouvrit sur la nuit…

 

 

 

 

 

 

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