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ARRET DE JEU

 

 

1

 

 

 

 

ARRET DE JEU

 

Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient…

Les hyènes avaient ricané jusqu’au lever du jour.

Un décor de cabaret avait été aménagé sous le squelette d’un baobab séculaire.

Ils entrèrent, tous les quatre en même temps, sur la place dévastée.

Dieter Leféburo, le Conseiller européen, John-José O’Connor, le Président des Amériques Unies, Li Van Trong, Le Dictateur des Asies Rassemblées, et Ali Ben Asouri, le Guide Suprême des Islaméens Unifiés.

Tous les quatre riaient, se tapaient dans le dos, sur le ventre, et conversaient gaiement en unilangue. Ils étaient à moitié ivres, débraillés, transpirant de mauvaise sueur. Dans l’avion qui les avait transportés là, les bouteilles de whisky, de vodka, et les petits verres de saké s’étaient joyeusement succédé.

Ils étaient tous donc d’excellente humeur lorsqu’ils s’avancèrent vers les quatre tables.

Ils s’assirent à leurs places indiquées par de discrets bristols.

Un clown hilare jaillit dans la lumière crue de la piste de danse :

- Il s’est posé où, le gros navion des Grands de ce Monde ??? Hein ?? Il s’est posé où ?? Sur la piste de latérite, là-bas, dans la savane ??? Ils sont venus constater les dégâts ??? Ils sont contents du résultat ??? Contents, contents, contents ???

….

Les quatre hommes, d’abord légèrement déstabilisés, applaudirent à tout rompre en riant à gorge déployée :

- Il est marrant, ce clown !

- Oui, très !

- Il est pas noir !? C’est pas normal, ça !! Nous sommes en Afrique, tout de même !!

- C’est vrai, ça !! Mais il est marrant, c’est l’essentiel !!

- Oui, c’est l’essentiel !

 

 

2

Le clown émit un pet sonore, et un nuage rose s’échappa de son postérieur.

Li Van Trong faillit s’étrangler de rire.

Dieter Leféburo martela la table de ses poings.

Ali Ben Asouri rota élégamment.

John-José O’Connor lança un ‘’Yyppee Caramba !’’ des mieux sentis.

Le clown salua grotesquement, et disparut dans les coulisses, derrière le baobab.

Quatre danseuses à demi-nues émergèrent de l’ombre sous les sifflets et les vivats des quatre Chefs d’Etat.

- Ah ! Il y a deux noires, dans le lot !! C’est bien !

- Et elles sont voilées, ça, c’est bien aussi !

- Voilées ! voilées !! Pas voilées partout, hein !!

- J’adore le type scandinave !! Ça fait de bien belles plantes, en général !!

Les danseuses, souriantes, aguicheuses, s’approchèrent des hommes attablés, les frôlèrent de leurs mains, de leurs cheveux, de leurs seins.

Le champagne étincelait dans les coupes de cristal.

Les invités, émoustillés, les yeux au ciel, étaient aux anges.

Le clown resurgit sur la piste :

- Elles sont zolies, les p’tites femmes, hein ? Elles sont drôlement zolies !!! Vous plaisent, hein ??? Zhésitez pas !!! Zhésitez pas !!! Elles sont pour vous !! Elles sont pour vous ! Moi, tout à l’heure, dans les coulisses, j’ai essayé… Je m’en suis pris une !!!

Les rires fusèrent.

Le clown mima la baffe reçue derrière le baobab.

Ils rirent de plus belle.

 

 

3

 

 

 

 

Les danseuses vinrent s’asseoir sur les genoux des hommes, qui, enhardis, les pelotèrent, besogneux, fébriles.

Le clown imita le cri du buffle-crapaud, le gémissement de la girafe molle, le bâillement du vieux lion édenté, mais les quatre noceurs ne l’écoutaient pas trop, occupés qu’ils étaient à pétrir les chairs fermes des jeunes femmes.

- Au Congrès, j’ai dit :’’Vamos, boys !’’ Je l’ai dit !

- Moi aussi ! Enfin, j’ai rusé ! Je leur ai fait croire, aux collègues, aux parlementaires, je leur ai fait croire des trucs… des trucs incroyables, énormes, sur l’ennemi ! Et ça a passé !! comme une lettre à la poste !!

- Moi, les Congrès, les Parlements, tout ça, non ! Pas chez moi ! Chez moi, c’est le petit doigt sur la couture du pantalon ! Tu obéis, ou la taule ! Ou le poteau !

- Avec l’aide de Dieu, mon Dieu, le seul, le véritable, j’ai mené quatre Guerres Saintes, éradiqué tous les infidèles !!! Et j’ai réussi !

Ils levèrent leurs verres et burent au souvenir de leurs guerres passées, gagnées ou perdues.

Les filles, sur leurs genoux, trempaient leurs lèvres dans les coupes et gloussaient d’aise.

Au loin, très loin, dans la brousse, les hyènes ricanèrent de concert.

Sur un signe discret du clown, les danseuses se levèrent et gagnèrent la piste de danse.

- Elles nous font la danse du ventre, à présent !

- J’adore !

- Très impudique, Dieu nous voit, mais j’adore, moi aussi !

- Ce balancement, cette houle de leurs hanches et leurs petits seins qui tressautent, oh, j’adore !!!

Le clown, bondissant, grimaçant, passa de table en table, déposant devant chaque invité une petite soucoupe contenant un billet.

 

 

4

- L’addition, déjà ?

- Putain !!! Quatre millions !

- Moi, cinq ! J’ai mieux ! Cinq !

- Vous êtes tous des amateurs ! Moi, j’en ai dix !

- Conneries ! Douze ! Moi, j’en ai douze !!!

Sous le baobab, les filles entreprirent une étrange chorégraphie.

Le clown grimpa sur une caisse, et, agitant une baguette imaginaire, lança l’orchestre.

- Cette musique, je la connais !

- Moi aussi !

- Ça me dit quelque chose !

- Qu’est-ce qu’elles ont dans les mains, les danseuses ?

- Un sabre !! Je me souviens, c’est la Danse du Sabre !!!

Le clown, les mains sur les oreilles, poussa un cri strident.

Dans un bel ensemble, les quatre têtes roulèrent dans la poussière.

 

 

 

 

 

 

 

 

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