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DANS LE BLEU DE L'ETE

Il faisait encore nuit, et déjà chaud.

- N’ayez pas peur ! dit l’homme.

Elle sourit, les yeux lointains.

..

- Je me suis perdue. J’avais besoin de marcher. J’avais trop mal. Quand je suis entrée dans l’appartement, tout était en désordre. Il était parti. Je l’ai su quand j’ai vu le post-it sur la porte du frigo : ‘’JE PARS’’. C’est tout . je pars.

J’ai pleuré, figurez-vous…

- Je vous crois.

Un oiseau chanta.

- Dix ans que nous vivions ensemble. Vous vous rendez compte, dix ans ! Pas d’enfants, non, il n’en voulait pas, et moi non plus.. Enfin, je jouais à celle qui n’en voulait pas, pour le rassurer peut-être, parce que, au fond de moi…

- Je comprends..

Il alluma une cigarette. Le tabac grésilla, éclairant faiblement sa barbe jeune et grisonnante.

- Je ne sais pas si vous comprenez… Enfin, c’était la vie, quoi.. Une vie de rencontres, de bus attendus, de voitures en panne, de fous-rires sous la couette, et de dimanches interminables…

- J’ai connu ça aussi, il y a longtemps..

- On était heureux, quoi ! …Enfin, comme pour s’en persuader, on disait, " On est heureux, pas vrai ? " et on y croyait, mais les hivers étaient longs, très longs.. Des soirées entières, devant l’écran bleuté, à gober des âneries sentimentales et en couleurs…

- Ou des films bien gore avec des haches et des décapitations…

Elle sursauta.

- Aussi, oui.

- J’ai toujours adoré ce genre de films, moi.

Il écrasa son mégot sous le talon de sa grosse chaussure de montagne.

 

 

2

 

 

 

 

- Vous me faites peur…

Il la rassura.

- Non. C’était pour rire… Quand je vous ai vue arriver, dans la brume, toute frêle, toute menue, je me suis dit, tiens, celle-là, elle s’est perdue, comme moi, et elle va trouver le refuge, comme moi.

Elle le regarda.

- Vous vous êtes vraiment dit ça ?

- Oui. Vraiment.

- C’est drôle, moi, j’ai pensé, quand je vous ai aperçu, là, lourd, massif, inquiétant, j’ai pensé, cet homme va me faire du mal, ma dernière heure est arrivée.

Elle émit un petit rire sec et nerveux.

Il sourit.

- En général, c’est ce que les femmes pensent dans ces moments-là.

- Et vous n’y avez pas pensé, vous ?

- Si. J’y ai pensé…. Surtout que je vous trouve très belle et très attirante… J’y ai pensé, si… Et puis…

- Et puis ? Elle eut un frémissement, une impatience de petite fille. Et puis ?

- Je me suis dit, non. J’ai assez d’ennuis comme ça, et…

- On dirait que le soleil va se lever..

- C’est pour bientôt.

Elle frissonna.

- Vous avez des ennuis ?

Le visage de l’homme se crispa.

- On peut dire ça comme ça, oui.

- Quel genre d’ennuis ?

Un mauve velouté cerna les pics au loin, puis un flamboiement embrasa l’horizon.

- J’adore ce spectacle !

- Sur les montagnes, c’est toujours magnifique… On le voit, là-bas, derrière les arbres, vous le voyez ? Il se lève…

 

 

3

 

 

 

 

 

- Vous ne m’avez pas répondu. Je suis curieuse, vous allez dire… Quel genre d’ennuis ?

- Je n’aime pas trop parler de ça…

- Ça vous gêne ? Que vous est-il arrivé ?

- Quelque chose de très grave...

Il alluma une nouvelle cigarette, et l’or dévala des collines, inondant la vallée.

Un oiseau chanta.

Le ciel, d’indigo intense, vira au bleu pâle.

- J’ai toujours aimé ce moment… murmura-t-elle.

Il contemplait, impassible, les couleurs naissantes de l’aurore.

- J’ai tué.

Elle ne parut pas surprise.

- Je m’en doutais.

Il sourit, légèrement.

- J’ai tué un homme et une femme, de sang-froid, avec ce couteau.

La lame d’acier étincela dans un éclair de lune mourante.

Il glissa vers elle un œil inquiet.

Elle n’avait pas bougé, pas tremblé.

Le pépiement des oiseaux de l’aube se fit tapage.

Un vert tendre inoui frangea les berges du gave.

Le soleil-feu aspergea les champs d’une nuée d’orange.

- Je n’ai pas peur… dit-elle.

Elle tourna vers lui son calme visage de madone.

Le soleil triomphant montait haut et clair, éclaboussant les cimes.

 

 

4

Il dit :

- Le couteau, il était caché depuis longtemps, derrière une plinthe, dans ma chambre…

Un clocher tinta dans l’air pur du matin.

Il avala une goulée de fumée.

- Ils ne voulaient pas me croire… Je me fatiguais à répéter toujours la même chose, les mêmes phrases, les mêmes mots… Les cachets qu’ils me donnaient le soir, je faisais semblant de les avaler, et je les recrachais dès que j’avais le dos tourné.

….

Les fleurs s’ouvrirent au jour, turquoises et rubis.

Elle dit :

- C’est vrai. Je peux le dire maintenant. Notre couple battait de l’aile. Nous n’avions plus rien à nous dire, plus grand chose, non… Mais je l’aimais… Je l’aimais. Je ne pouvais pas m’empêcher de l’aimer. Alors, quand j’ai vu ce truc collé sur la porte du frigo, je…

Je ne sais pas.. Le monde s’est écroulé, vous comprenez, tout un monde, le nôtre, anéanti, là, sur le carrelage de la cuisine. Tout a vacillé. J’entendais nos mots, les cris de nos disputes, de nos chamailles qui dérapaient toujours, mais j’ai entendu aussi nos soupirs de bonheur, nos rires étincelants, nos bras-dessus-bras-dessous dans les rues de la grande ville…

Elle soupira.

..

Toute rosée bue, les fleurs s’irisèrent.

Son regard se perdit dans le lointain.

- J’ai simulé. En fait, j’ai simulé. Ils m’ont transporté à l’infirmerie. J’avais le couteau, bien plaqué le long de ma cuisse. Quand je me suis retrouvé avec les deux, là, l’infirmière et l’aide-soignant, dans la petite chambre, je me suis levé d’un bond, j’ai attrapé la femme, et j’ai pointé le couteau sur sa gorge..

..

Une volée de mésanges bleues érailla le silence du petit matin.

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

 

 

 

 

- J’ai entendu votre histoire à la radio, dans ma voiture. Je rentrais chez moi. Je n’avais pas encore lu le mot qu’il m’avait laissé, je me suis dit " Quelle horreur !! ", et, plus tard, quand j’ai lu le post’it ‘’JE PARS’’, j’ai pensé, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue….

- Je me suis dit la même chose.. après…- Quelle horreur !!

- Je sais. Mais je leur avais dit depuis le début, que j’allais commettre l’irréparable, la pire des horreurs… Ils ne m’ont pas cru… Des années qu’ils me gardaient dans ces grands bâtiments blancs sans fenêtres. Des années que je leur obéissais, que j’accomplissais des tâches quotidiennes bien réglées, bien minutées : tirer le drap du dessous, passer la main vigoureusement pour épousseter, rabattre le drap du dessus, bien tirer, border au pied, couverture, rabattre le drap du dessus, border sur les côtés, tapoter le polochon..

Après, le psy, et ses questions sur mes relations avec ma maman autrefois, ses questions à la mords-moi-le, je répondais, basique, oui, non, c’est certain, oui, et je voyais le sang, à chaque fois, je voyais le sang, partout, sur le parquet, sur les murs, partout, un sang rouge vif, rubis, bordeaux, vermillon, cramoisi, toutes les teintes possibles…Alors, quand je me suis retrouvé à l’infirmerie, avec cette femme toute tremblante que je tenais tout contre moi, et l’autre malabar en face qui geignait, claquait des dents, " Ne la tuez pas ! Ne nous tuez pas ! Pitié ! "

Moi, j’ai vu le sang.

Un lézard doré jaillit des pierres du puits.

Un coq chanta, au loin.

Il tenait son couteau bien en main.

Elle lui tendit sa gorge blanche, dans le bleu de l’été.

 

 

 

 

 

 

DANS LE BLEU DE L’ETE

 

 

 

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