Textes Nouvelles Chansons
1
LÉGER…
Je me sens léger.
Léger comme un oiseau.
J’ai rien bouffé depuis deux jours.
Pas pu me coucher sur un de leurs foutus bancs qu’ils ont scellés face à la gare.
Ils ont mis une espèce d’arceau en ferraille entre les deux sièges, alors, pour se coucher comme dans le bon vieux temps, tu t’alignes.
Je suis venu en train.
Échappé aux contrôleurs.
Cool.
Je suis arrivé jeudi ou vendredi, je me rappelle plus.
Sur la Place du Commerce, j’ai retrouvé mes potes, Adam, et Swen, et Karim l’édenté. On a bu au goulot des 33 Export tièdes. On a bu longtemps.
Je me suis endormi sur les marches, au pied de la fontaine.
Quand je me suis réveillé, des heures plus tard, j’avais plus de blouson, plus de papiers non plus, et les dix euros à peu près que j’avais gagnés en faisant la manche, disparus.
Aller chez les flics pour porter plainte, tu rigoles.
Ça pue, leurs cages de dégrisement, comme ils les appellent, ça pue le dégueulis et la pisse et la merde.
Et puis, je suis pas tout blanc non plus, à Brest, le supermarché, j’étais dans le coup, enfin, j’en ai profité.
En attendant, j’ai la dalle.
…
2
Je m’accroupis devant la boutique de portables.
Je pose mon chapeau sur les pavés, et j’attends.
Quand je fais la manche, en général, je ne parle pas, pas de baratin genre un euro s’il vous plaît, Messieurs Dames pour manger, je sais pas faire ça.
Les gens passent, le plus souvent sans me regarder, sans faire attention à moi.
La fille de la boutique est sortie :
- Ne restez pas là !
- Je fais rien de mal ! Je fais la manche, c’est tout !
- Ne restez pas là, je vous dis ! Mon patron a appelé la police ! Ils sont là dans cinq minutes !
…
Je ramasse mon chapeau vide, et sans dire un merci à la fille, je file.
Les flics surgissent.
Des flics à vélo, jeunes, sportifs, la tenue de sport, le casque profilé.
Je me suis planqué. Je les vois qui parlent à la fille de la boutique. Elle tend la main, et montre une direction opposée à celle où je me trouve.
Les flics partent.
La fille se tourne vers moi et me fait un petit signe d’amitié.
…
Je me retape la rue piétonne, en sens inverse.
Que des magasins de pompes, de vêtements cuir pour homme et femme.
Pas un khebab, pas une sandwicherie, rien. Que des fringues et des pompes.
Je flippe comme un malade.
J’ai pas envie de retourner Place du Commerce. Hier, ça m’a suffi.
…
3
Des cris.
Adam et Swen déboulent, coudes au corps, suivis de près par Karim l’édenté.
Les deux flics-VTT les coursent, sifflet au bec.
Les gens se garent, je te jure.
Moi le premier.
Je me fourre vite fait derrière le portant d’un marchand de jeans.
Le premier flic a doublé mes trois potes. Je les vois au bout de la rue. Il effectue un magnifique dérapage contrôlé, couche sa bécane sur les pavés, et barre la route aux trois loquedus, jambes écartées, main droite sur la crosse du flingue.
Les trois freinent à faire hurler les pneus de leurs baskets, font demi-tour, vont pour remonter la rue.
C’est là que le deuxième flic les stoppe.
Lui, il est armé d’une petite matraque en caoutchouc. Karim prend le premier coup dans la gueule : ça va pas lui arranger le ratelier. Le deuxième coup est pour Adam, dans les parties. Swen lève les bras, drapeau blanc.
Ils les menottent et les escortent, sans rien dire. Les passants passent, pressés, sans regarder la scène.
J’ai eu chaud aux fesses.
…
Le marchand de futes est sorti.
Il me chope par les revers de la liquette, mon chapeau va valdinguer plus loin.
- Kestufous là, toi ? T’es de la bande des trois autres, ou quoi ? Tu voulais me chourer un jean, hein, c’est ça ?
La femme du type rapplique, hurlante :
- Tiens-le, Marco ! Tiens-le bien ! J’appelle les flics ! J’appelle les flics !
4
Elle tapote, fébrile, sur le clavier de son portable.
Je profite que le mec regarde sa femme pour me dégager, violemment. Le Marco est obligé de me lâcher, je trébuche, je percute le portant qui s’affale au beau milieu de la rue, et je cavale, je cavale.
Ça braille derrière moi. Je les entends, sans me retourner. Je trace tout droit.
Place du Commerce. Cette con de ville. Toutes ses rues qui débouchent Place du Commerce.
Je cours, sans savoir où je vais. Je passe devant le bureau de tabac. Le patron, un vieux maigre moustachu tend sa jambe et je m’étale. Je me fracasse la gueule sur le bitume. Pas le temps de me relever. Ils me sautent dessus à quatre ou cinq.
- On en tient un ! On en tient un ! C’est moi qui l’ai eu ! C’est moi !
C’est le vieux au croc-en-jambe qui trépigne et triomphe.
C’est la fête Place du Commerce.
C’est tout juste s’ils dansent pas comme des sioux sur le sentier de la guerre autour de ma carcasse démantibulée.
Je prends des coups de lattes dans les côtes, le ventre, la tête.
Ça pleut, ça grêle.
Je me protège comme je peux.
Je distingue vaguement dans le lointain le gémissement plaintif d’une sirène.
Au-dessus de moi, tout d’un coup, ça s’engueule, ça se bagarre.
On m’empoigne.
Civière.
Un jeune gars tout en blanc, rouquin, est penché sur moi.
…
5
- Les salauds ! Qu’est-ce qu’ils lui ont mis !!
- Il faudra les faire témoigner, les gens qui passaient, il faudra !
- Témoigneront pas ! Trop la trouille !
….
Je tâtonne dans du coton moelleux.
Un tunnel. Je me laisse aller.
Je sombre.
…
C’est la voix de la fille qui me réveille. Elle est jolie. Elle tient à bout de bras un blouson d’hiver, genre parka.
Elle sourit.
Je la reconnais. C’est la fille de la boutique de portables.
Elle s’assoit auprès de mon lit, prend ma main.
- Vous vous sentez mieux, Monsieur ?
J’essaie de sourire moi aussi. Ça me fait un mal de chien. Je ne peux pas parler non plus, mais dans ma tête, je dis, je suis sûr qu’elle l’entend, je dis :
- Je me sens mieux, beaucoup mieux ! Léger, très léger !