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LE PANNEAU

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LE PANNEAU

 

 

 

Le panneau avait dû être posé dans la nuit.

Personne n’avait rien entendu, ni rien vu.

Un grand panneau rond, blanc, avec une inscription en rouge, en diagonale :

‘’INTERDIT !!’’

Au coin de la rue Moche et de l’Avenue Mangetout.

C’est Madame Mouchetard qui l’a vu la première. Elle était descendue, deux sacs poubelles bleus dans la main droite, son teckel Pitou en laisse dans la main gauche, vers sept heures et demie du matin.

- Qu’est-ce que c’est que ce truc-là ?

Samir, en relevant le rideau de fer de son épicerie, a poivré son accent :

- Je sais pas, Madame Mouchetard ! Je sais pas !

- C’est quand même incroyable, ce panneau !!

- Oui ! c’est incroyable ! s’interposa Madame Belkacem, la concierge, dans la nuit, ils l’ont posé dans la nuit, ce panneau, et j’ai rien entendu !! Pourtant, j’ai le sommeil léger, mon mari peut en témoigner, très léger !!!

- Interdit de quoi, d’abord ? s’indigna Monsieur Leboeuf, le retraité veuf du cinquième. On ne m’a jamais interdit quoi que ce soit, à moi, jamais !!!

Madame Mouchetard, précédée de son teckel nain, hurla soudain :

- Pitou ! Pitou ! Dans le caniveau, la crotte ! Dans le caniveau ! Non, mais sans blague !!

- D’habitude, il fait toujours sur le trottoir, votre clébard, Madame Mouchetard ! Qu’est-ce qui vous arrive aujourd’hui ? se gondola l’épicier.

- Mais de quoi je me mêle, Monsieur Samir ? De quoi je me mêle ? Je vous fais des réflexions sur votre balance louche, moi ?

- Ma balance louche ? Quoi, ma balance louche ? Vous insinuez, Madame Mouchetard, vous insinuez, là !!!!

- J’insinue rien du tout ! Je constate, c’est tout ! L’autre jour, le kilo de pommes golden, je l’ai pesé en rentrant, j’ai acheté une petite balance aux 3 Suisses, eh bien, le kilo, il faisait 800 grammes, votre kilo ! Madame Belkacem peut en témoigner ! 800 grammes ! J’ai pas pas raison, madame Belkacem ?

 

 

-2-

 

 

 

 

 

 

Madame Belkacem haussa ses épaules, qu’elle avait lourdes et larges :

- Oh, moi ! Je témoigne de rien du tout, Madame Mouchetard ! Peut-être qu’elle était fausse, votre balance des 3 Suisses ! Vous savez, ces trucs achetés par correspondance, moi, je méfie !

- Mais c’est quand même les 3 Suisses !

- Moi, je connais même pas leurs noms, à ces 3 Suisses, ni même leurs prénoms ! s’esclaffa le Samir en exposant un joli cageot d’oranges orange importées direct de son pays natal.

- Ce panneau quand même ! ! Il faut prévenir la Mairie, les services concernés, la Police Municipale, les Autorités Compétentes ! tempêta Monsieur Leboeuf, tout en soupesant, en connaisseur, un avocat véreux.

- Touchez pas à la marchandise, siouplaît, M’sieur Leboeuf ! C’est interdit !

- Interdit, interdit !! Dites-donc, mon p’tit Samir ! Vous interdisez, à présent !! Vous interdisez !! Vous voulez que je vous rappelle d’où vous venez ?

- De Marrakech, je viens, de Marrakech ! Vous êtes pas en train de faire du racisme, là, M’sieur Leboeuf ? Et vous, vous vous venez d’où, d’abord, vous venez d’où ?

- Je suis né à Poitiers, dans la Vienne, de parents français, de grands-parents français, d’arrière-grands-parents français !!!

- Je vous rappelle respectueusement, M’sieur Leboeuf, qu’en 732, à Poitiers…

- Ne nous mettons pas martel en tête, mon p’tit Samir ! Je m’excuse, je vous présente toutes mes excuses, les plus plates !! Je n’avais pas le droit de vous parler comme ça ! Vous n’étiez pas à Poitiers en 732, ni moi non plus, dont acte !

Pitou, le chien teckel, leva solennellement la patte droite, et aboya, discret :

- Pourquoi, tout d’un coup, le caniveau, alors que tous les matins et tous les soirs, je caquais tranquille sur le trottoir ! Pourquoi ? Pourquoi tant de haine ?

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Mais personne, bien entendu, ne perçut le message émis par l’animal à pattes tordues qui déféqua, peinard, à l’endroit même où sa maîtresse lui avait ordonné de faire.

- Ah ! Ça fait du bien ! éructa discrètement le boudin pare-vent.

Madame Belkacem, les mains sur les hanches, interjecta violemment la fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée :

- Dis donc, Maurice !!! Ça fait combien de temps que tu m’as pas honorée ? Combien de temps ? Je te le demande, Maurice, et devant tout le monde ! Je te le demande !!! Et ne me parle plus de la petite stagiaire, ne m’en parle pas ! Ou plutôt, si, parle-m’en ! Il s’est passé quoi entre vous, quand j’étais à l’hosto, oui, le seul jour où j’étais à l’hosto, pour ma descente d’organes, raconte-moi ! Tu l’as sautée, la postière, hein ? Tu l’as sautée ?

Samir, le doigt sur les lèvres, proposa :

- Du thé à la menthe pour tout le monde ?

Madame Mouchetard, confuse :

- Je m’esscuse pour le caca du Pitou ! Pour une fois qu’il fait dans le caniveau, remarquez !

- Je vous félicite, Madame Mouchetard ! je vous félicite ! Parce que, tous les matins, très tôt, je vous assure, marcher dans des merdes molles et puantes, je commençais à saturer, vous me comprenez, Madame Mouchetard ?

Samir leva très haut sa théière, et fit couler, en longs filets dorés, le liquide brûlant dans les minuscules tasses.

- À Marrakech, il fait beau à Marrakech, non , Beau et chaud, non ?

Samir sourit :

- Oui. Et puis les vieux gagnent quelques tous petits dinars en enroulant de gros feignants serpents autour du cou de touristes imbéciles !

- J’aime ton humour, Samir !

- Pourquoi ce tutoieme,nt, M’sieur Leboeuf , On n’a pas gardé les chèvres ensemble , il me semble ?

- Très juste !

-4-

 

 

 

 

L’après-midi s’étira, doucement, comme un chat volupteux.

Pitou le teckel se demanda si, à Marrakech, il n’y avait pas, après tout, de petites teckels, même légèrement voilées, qui accepteraient une minute d’amour, juste une minute, tchac ! Tchac !

On peut rêver.

Il obéit à l’injonction qui tirait furieusement sur sa laisse :

- Tu viens, Pitou ! Oui ou merde ?

Merde, c’était déjà fait, et dans le caniveau en plus.

Pitou rejoignit la grosse, obéissant, les oreilles ras le bitume, la queue frétillante, comme de coutume.

- Je vous fais remarquer, Madame Belkacem, que pour la première fois depuis dix ans que je suis installé ici, depuis dix ans donc, Madame Mouchetard a fait faire sa crotte à son teckel de merde dans le caniveau, alors qu’avant…..

- Oui, je sais. Vous avez fait une lettre au Maire de Paris !

- Une lettre ouverte !!!

- Et que ce soir-là, malheureusement, le Maire a été poignardé !

- Je me rappelle. .Mais je vois pas je rapport !!

- Il se trouve que ce soir-là, le Maire de Paris avait d’autres soucis, vous me comprenez, Monsieur Samir ?

Pitou le teckel leva la patte droite et pissa dru sur le cageot d’oranges.

- Ah ! Ça fait du bien ! jappa-t-il.

- D’autres soucis ? Je ne comprends pas ! Expliquez-moi !

- Le Maire de Paris, on lui a dit, il faut interdire ceci, il faut interdire cela, vous comprenez, oui ou non ?

- Non !

- Non quoi ?

- Non. Je ne comprends pas ! Moi, dès que je vois un panneau ‘’INTERDIT’’, je me dis, d’où il vient ce panneau, et interdit pourquoi d’abord, qu’est-ce qu’on interdit, là, la liberté d’expression, la libre circulation, la vente de pastèques, d’oranges, la liberté de dire non et merde quand on en a envie, je ne comprends pas !

-5-

- Madame Balkacem !! Calmez-vous !

- Et pourquoi je me calmerais ? Hein , pourquoi ? Je ne dirai rien.. Sur mon mari qui rentre bourré tous les soirs, pourquoi je ne dirais rien sur mes fins de mois qui commencent le 5 ? Pourquoi ? Pourquoi ?

- Calmez-vous, Madame Belkacem !

- Mon chien Pitou a fait dans le caniveau… Monsieur Samir a juré sur la tête de sa mère décédée qu’il ne tricherait plus avec sa balance…

Pitou bava, la patte droite levée :

- Je jure de ne plus jamais…

Monsieur Leboeuf, dans sa tête, entendit la Marseillaise, et se dressa, au garde-à-vous, au milieu de la cour. Il salua, bêtement, le regard perdu loin sur la ligne bleue des Vosges.

Le lendemain matin, Madame Mouchetard, précédée de son teckel Pitou, descendit les poubelles bleues qu’elle tenait à la main.

Elle regarda à droite, à gauche.

Le panneau ‘’INTERDIT’’ avait disparu.

Elle haussa son sourcil droit, celui de l’étonnement.

Et Pitou le chien teckel, moula joyeusement un bronze, au beau milieu du trottoir, sans interdit, tranquille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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