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SURPRISE !

                                                                    1

 

 

 

 

                                                           SURPRISE !

 

 

- Bonsouâââârrr ! ! ! Je suis votre voisin !

Le type à qui Victor Raglin vient d’ouvrir la porte de son appartement a un gros nez rouge et une perruque frisée vert fluo.

- C’est pourquoi ?

- Je suis votre voisin, je vous dis, et…

- À quoi ça rime ce déguisement ridicule ? On est pas carnaval aujourd’hui ! !

- Je suis votre voisin, donc…

- On va le savoir, mon pote ! Et c’est à quel sujet ?

- Une représentation.

On glousse dans le dos du clown.

Une petite nana surgit, travestie en souris grise, avec d’énormes oreilles de Mickey, et de longues et fines moustaches en fil de fer.

Elle pépie :

- Je suis votre voisine, et…

- C’est pas bientôt fini, ce cirque ? J’ai pas que ça à foutre, moi ! Je travaille !

- Il travaille, notre voisin ! Notre voisin Glinglin travaille, figure-toi, Moussette !

- J’en crois pas mes grandes oreilles, monsieur Gus !

- Je m’appelle pas Glinglin, et je travaille vraiment !

- À quouâââ ? À quouâââ qu’il travaille le Mossieu, mon Gus à moi ?

- Je… Je fais des traductions..  Je travaille sur mon ordinateur, et je fais des traductions…

- Des traductions ! Des traductions ! ! Qu’est-ce que ça fait chic ! Je travaille chez moi et je fais des tradussions ! !

- T’as raison, Moussette ! C’est drôlement chic !

Victor va pour refermer la porte, mais le clown a glissé sa grande savate dans l’entrebâillement.

- Chut ! ! C’est pour une représentation, on vous dit !

Moussette, la souris grise, a brandi un gros pistolet sous le nez de Victor.

Elle pétarade un rire, gamine :

- C’est un vrai, M’sieu Victor ! Un vrai de vrai ! Un qui fait bang ! Bang ! Avec des trous gros comme ça dans la tête ! ! !

Brutalement, elle a poussé Victor dans le salon.

Il s’affale sur le canapé, hébété. Se rue sur le téléphone.

- Tss ! Tss ! Tss ! fait Moussette en agitant l’engin de mort. Pas d’ça, Victor ! Chut ! On est sage ! On regarde le pestacle et on est sage !


                                                               2

 

 

Victor blêmit :

- Comment vous connaissez mon nom ?

- Ça, c’est le Grrrand Secret des Clowns ! ! ! Pas vrai, M’sieu Gus ?

- Sûr, Madame Moussette ! C’est le Grrrand Secret des Clowns ! Veuillez attacher notre spectateur, Madame Moussette ! ! Le pestacle va commencer ! ! !

Vite fait, bien fait, Victor se retrouve saucissonné, menotté, bâillonné sur le beau canapé de cuir. Pas eu le temps de dire ouf. Trois coups frappés sur la tête.

Spectacle.

- Bonsouâââârrr, Mesdames et Messieurs ! ! ! Bonsouâââârrrr ! ! ! Ce souââârr, grrrand espectacle dans l’appartement de Mossieur Victor Raglin, quarante-cinq ans, divorcé, un enfant, profession, traducteur ! ! ! !

- Humpfff ! Humpfff ! fait Victor sur le canapé.

- Acte I, scène 1 !

(Moussette a enlevé ses attributs de souris : elle est désormais une jeune femme. Elle entre, ôte son manteau, se débarrasse de ses chaussures, se sert un verre, et s’écroule sur le fauteuil.)

- C’est moi, chéri ! Je suis rentrée !

(Le clown ôte son nez rouge et sa perruque fluo. Il est jeune, bien mis.)

- Je suis là, ma chérie !

(Ils s’embrassent. Le spectateur gigote de plus en plus sur le canapé)

- Je t’aime, Clara !

- Moi aussi ! Marions-nous !

- Oui ! Marions-nous ! !

(Ils s’embrassent. NOIR.)

- Humpfff ! Humpfff ! ! !

- Acte I, scène 2 ! L’enfant ! !

(Elle entre, un poupon dans les bras.)

- Il a hurlé toute la nuit ! ! Toute la nuit ! ! ! Je me suis levée une dizaine de fois, et toi, bien entendu, tu n’as pas bougé le petit doigt ! Tu dormais ! Monsieur dormait ! ! !

(Il entre ébouriffé, en robe de chambre.)

- J’étais crevé, tu comprends ? Crevé ! Toute la journée devant mon écran, à traduire ce putain de polar à la con ! Dix heures de rang ! ! !

- Et moi, je bosse pas, peut-être ? Sept heures de bureau, à rédiger des factures ! À me manger les réflexions salaces de mes machos de collègues ! Après, je récupère le môme à la crèche, je fais deux ou trois courses, la bouffe ! Toi, tu tires la gueule, comme tous les soirs !


                                                                                                                                                                 3

 

 

 

Tu me gaves avec tes histoires de traduction ! Je couche le môme ! Il s’endort une demi-heure, et après, il se réveille, et il hurle, toute la nuit, il hurle ! Et toi, tu dors ! ! !

- Tu m’emmerdes ! J’en ai marre de t’entendre gueuler ! ! !

(Il claque la porte et sort. NOIR.)

- Humpfff ! ! !Humpfff ! ! !

- Acte I, scène 3 ! ! ! La Rupture ! ! !

(Elle a des lunettes noires. Elle s’assoit en face de lui.)

- Me voilà !

- Pas trop tôt ! Une demi-heure que j’t’attends !

- J’ai dû déposer le petit à la crèche, et j’ai été prise dans un bouchon, sur le périph’ !

- C’est nul de prendre le périph’à cette heure-là !

- C’est nul, peut-être, mais j’ai pas eu le choix !

- On a toujours le choix !

- Commence pas, hein ! Pourquoi tu m’as fait venir dans ce bistrot ?

- Signe ! Tu mets tes initiales en bas de chaque feuillet, et tu signes !

- C’est tout ?

- C’est tout !

(Elle signe. NOIR)

- Humpfff ! ! ! Humpfff ! ! !

- Ôtez-lui son bâillon, Madame Moussette ! Qu’on l’écoute un peu, le Victor Raglin ! ! Il a quelque chose à nous dire, je crois bien ! !

Madame Moussette s’exécute.

Libéré, Victor hurle : « Qu’est-ce que vous fabriquez ? Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Vous jouez à quoi, là ? ? »

Le canon du pistolet vient se nicher dans la narine droite de Victor.

- Chuuuuuuttt ! On se calme, hein ! ! Sinon, re-bâillon sur la boubouche au vilain Totor !

- Je veux savoir ! ! !

- Y a rien à savoir, dit le clown. Y a à regarder ! Et à méditer ! ! !

Moussette a bondi sur la scène.

-         Acte I, scène 4 ! Le projet infernal ! ! !

(Le clown ôte sa perruque et son nez. Il s’assoit face au spectateur, les cheveux en désordre, la chemise ouverte. Il boit.)

- Brusquement, devant moi, au café, elle s’est levée, et, lentement, méthodiquement, elle a déchiré en mille morceaux le document qu’elle venait de signer, des confettis qui sont tombés sur la table, dans les tasses. Elle a rejeté la tête en arrière, et elle a ri, d’un atroce rire de gorge. Je me suis dressé, les mains an avant, j’ai crié.


                                                                                                                                                                                                     4

 

 

 

Elle a tourné les talons, et elle est sortie du bistrot en courant. J’ai essayé de la rattraper, mais il y avait trop de monde. Je me suis pris les pieds dans les brides du sac d’une grosse bonne femme, et je me suis étalé de tout mon long. Les gens ont ri.

Rentré chez moi, j’ai bu, j’ai pensé à l’enfant qui allait m’échapper, et je me suis dit : « Elle doit disparaître ! ! »

..

Victor, ligoté sur le canapé, hurle comme un perdu : « C’est faux ! Ça ne s’est pas passé comme ça ! Je n’ai jamais dit ça ! ! ! Et d’abord, il n’y avait pas de témoin ! ! Cette scène, vous l’avez inventée ! ! !

Madame Moussette, en trois gracieux bonds de souris, se plante devant Raglin :

- Un dictaphone à commande vocale était dissimulé sous la table basse du salon ! ! ! ! Je fais écouter la cassette, monsieur Gus ? ?

- Pas la peine, Madame Moussette ! ! La pièce continue ! ! !

- C’est faux ! C’est faux ! ! !

- Attâtion, M’sieur Totor ! ! ! Chut ! ! ! Plus un mot ! Sinon, panpan sur la caboche ! ! !

- Acte II, scène 1 ! ! Au tribunal !

- Je suis sorti furieux du tribunal ! Le divorce avait été prononcé à mes torts, et je perdais la garde de l’enfant, tout en obtenant un droit de visite drastique ! ! J’étais furieux !

- C’est faux ! C’est faux ! ! ! Tout est faux ! ! !

Un coup sur la tête, pof ! Le sang coule au front du beau Victor.

Moussette disparaît dans la cuisine, et revient habillée en homme, perruque poivre et sel, lunettes noires, costume-cravate .Elle va s’asseoir à une table.

- J’espère que ce n’est pas un piège ! J’aime pas ça ! J’aime pas ça du tout !

- Je suis en retard ! Je vous demande pardon ! J’ai été coincé dans les embouteillages ! J’ai fait la connerie de prendre le périph’ ! À cette heure-ci !

- Vous avez l’argent ?

- La moitié, comme promis ! L’autre moitié après l’exécution du contrat !

 - Ça me paraît correct !

- Quand ?

- Demain soir, à vingt heures, tout sera réglé !

- Très bien. Vous ferez disparaître tous les documents, la photo, le plan ?

- Ce sera fait, pas d’inquiétude !

- Elle ne… Je veux dire… Elle ne souffrira pas ?

- Faites-moi confiance ! Je suis un professionnel !

- Bien ! très bien !

(NOIR)

- C’est faux ! C’est faux ! Je suis innocent ! Je suis innocent !


                                     5

 

 

 

D’un revers de main, l’homme-clown lui décoche une gifle qui l’envoie valdinguer contre la table basse. Le sang coule encore.

- J’ai mal !

- Fallait pas faire le malin, Victor ! ‘Toute façon, elle est pas terminée, la pièce !

- Acte II, scène 3 ! La Délivrance ! !

- J’ai reçu un coup de fil du type à moustache. Il a dit : « L’accident a eu lieu ! » ou quelque chose dans ce genre. J’ai fourré le fric dans un sac, et je suis allé au rendez-vous. J’ai déposé le sac dans une cabine téléphonique comme prévu, et je suis parti. L’enfant était chez mes parents, en sécurité. Je suis rentré chez moi. J’ai fini de traduire les dernières pages du polar sur lequel je bossais depuis un mois, ‘’Virage dangereux’’, c’était le titre. L’histoire d’un type qui veut se débarrasser de sa femme, et qui paye un tueur qui lui sabote sa voiture contre de l’argent, et l’accident a lieu, et…

- Arrêtez ! Arrêtez ! ! C’est faux ! C’est faux !

- Chut ! Chut ! Mais chut ! !

Trois coups de crosses assénés sur le crâne. Victor s’effondre, le visage en sang.

- Acte II, scène 4 ! Épilogue ! !

 - Je n’ai pas été inquiété ! Je n’ai plus jamais entendu parler de ce type à moustache ! J’avais de plus en plus de boulot, deux polars par mois, à peu près. Je n’avais pas le temps de m’occuper de l’enfant. Je l’ai confié à mes parents. Ils en ont été très heureux. Depuis, je vis seul dans cet appartement. Ma mauvaise conscience ne m’empêche pas de dormir. J’étais tranquille jusqu’à ce soir, quand une espèce de clown à perruque vert-fluo est venu sonner à ma porte…

- NON ! ! NON ! !

- Du beau travail, Madame Moussette ! Il n’a pas souffert, c’est parfait !

Ils sortent de l’appartement, referment soigneusement la porte. Ils ont revêtu à nouveau leurs costumes de clown et de souris . Ils traversent le palier, se placent devant la porte de l’appartement d’en face. Le clown va appuyer sur la sonnette. La souris grise se cache derrière lui. Le clown sonne. La porte s’ouvre. Un visage de femme apparaît dans l’entrebâillement.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Bonsouâââârrrr ! ! ! Je suis votre voisin !

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