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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 11:40

-1-

 

 

LA CRUE

 

 

Mi Février, les eaux montèrent.

En une seule nuit, la rivière turbulente avait quitté son lit, envahi les champs alentour, et, vague après vague, cerné la maison.

Pelotonné dans son couffin au coin du feu, le chat Patemouille rêvait de souris soyeuses et tendres au croquer.

Dans la cour aux arbres maigres, l’eau bouillonnante s’insinuait, têtue.

Par la fenêtre du salon, Patek, désabusé, hirsute et tout pantelant de ces nuits de houle, contemplait, un verre de whisky à la main, le désastre du jour.

La veille au soir, il avait traversé à pieds secs la cour pour aller verrouiller le portail de bois blanc.

La pluie avait cessé, et seul le tumulte de la rivière l’avait alerté. La torche à la main, il avait marché jusqu’aux berges herbeuses, et balayé de rayons bleus les flots d’ocre tourmente.

C’est dans cette nuit-là que tout avait commencé.

Il marchait.

Dans les rues d’une ville en ruines. Il marchait.

Le front trempé de sueur, il alluma la lampe verte de chevet, et il constata qu’il était dans son lit.

La radio moulinait des nouvelles.

Patek n’avait jamais pu s’endormir dans le silence. Alors, la radio.

Pourtant, juste avant, il marchait.

Dans une ville en ruines.

Et ces cris d’enfants.

La lame nue sur sa gorge. Ils s’agitent autour de lui, épinglent un rideau bleu sur le mur, et les flashes crépitent.

Il est assis sur un mauvais tabouret, les fesses douloureuses, et, de ses mains enchaînées, brandit un quotidien avec la date du jour.

- Comme pour les œufs !

Patek ricane et se retourne dans son lit.

Branches basses les arbres griffent les vagues-boue.

Patek, kalach' en bandoulière juché sur le pick-up, menace les hommes cavalant dans les rues de la ville rebelle.

Juste à ses pieds, Abdou, le doigt sur la détente, les dents serrées, épie le moindre geste, le moindre mouvement suspect.

 

 

 

 

 

-2-

 

 

 

Le pick-up roule droit, dix à l'heure, sans bruit. Abdou respire fort, par la bouche, ribouledingue des yeux, à droite, à gauche.

Il sue à flots.

Patek, la main sur son épaule, le rassure.

- Il ne se passe rien. Mission terminée ! crachote la radio.

Couché sur le toit de l'immeuble d'en face, le snipper a fait feu.

Abdou s'écroule, balle au front.

Dans la salle de bains, devant le miroir, il mesure l'étendue des dégâts : front ridé, poches sous les yeux, rictus, joues creuses, teint blême.

Il soupire.

Cette soirée d'alcools lui tenaille le foie, lui tord le ventre.

Plié en deux sur le lavabo, à longs jets, il vomit.

Dehors, la pluie redouble et bat les murs.

Le jardinet a disparu sous l'eau trouble et jaunâtre.

Sur des poteaux noircis émergeant ça et là se juchent parfois de frileuses corneilles.

Au deuxième whisky, Patek sourit : il se félicite d'avoir fait toutes ces courses l'avant-veille. Le congélo est plein : steaks, légumes, rôtis, poulets... Kubis de rosé, rouge, blanc et cinq bouteilles de Johnnie Walker aussi.

De quoi tenir encore trois bonnes semaines. Presque un mois.

D'ici là, la pluie aura cessé, et la rivière regagné son lit.

Et tout rentrera dans l'ordre.

C'est tout au moins ce que Patek se dit.

Il se penche sur Patemouille, et, de sa main rude, lui frotte énergiquement les joues et le dessus du crâne.

Ravi, le chat ronronne, se roule sur le dos, et s'offre à d'autres caresses.

Patek jette une bûche dans le feu.

- Monsieur Patek, il faut... comment vous dire....il faut....Je ne suis qu'un généraliste, et vos....délires ambulatoires...je n'y peux rien. Je vous ai recommandé à Memov, mon confrère psychiatre. Il ne tient qu'à vous désormais. Vous hésitez toujours à franchir le pas ?

...

Franchir le pas.

Dès qu'il ferme les yeux, le soir, dans son lit...

Quel pas ?

Des portes s'ouvrent. Toutes noires.

Et le chant lugubre de la rivière.

Un matin, effaré, hagard, perdu entre songe et réel, Patek avait vu dans sa cour des hommes s'affronter, à poings nus, au couteau.

Il s'était précipité dans l'entrée, s'était saisi de son solide bâton de marche, et lorsqu'il avait ouvert la porte, les hommes avaient disparu...

Plus tard, il avait trouvé dans l'herbe un couteau ensanglanté, au pied du nichoir à mésanges.

 

 

-3-

 

 

Patek boit.

Dehors, la pluie redouble de violence.

Il a passé la matinée à monter son matériel à l'étage, dans la chambre où Elsa dormait, avant...

Chevalets, toiles, tubes de couleurs, esquisses, croquis.

Dressé le lit d'Elsa, matelas et sommier, contre le mur du fond.

Et, par la fenêtre de la chambre, un verre à la main, Patek pense au couteau souillé de sang, et à son hébétude, longtemps ancrée dans le jour...

Elsa dans les décombres. Son corps nu.

Ces chairs martyrisées.

Lapidations publiques. Adultères. Corruptions.

Patek lance la première pierre.

Sans trembler.

- Monsieur Patek ?

- C'est les pompiers, Monsieur Patek !

- Les pompiers ?

- Oui, les pompiers. On fait le recensement de toutes les maisons du patelin, là... La vôtre est cernée, on dirait...

- Oui, mais tout va bien.

- Tout va bien ? Vraiment ?

- Oui. Tout va bien. J'ai fait les courses pour au moins trois semaines. Je tiendrai le coup.

- Et votre travail, monsieur Patek ?

- Quel travail ?

- Vous ne travaillez pas ?

- Si. Chez moi. Je peins. Et j'écris des poèmes.

- Donc...vous ne souhaitez pas qu'on vous évacue !

- Non. Je ne le souhaite pas.

- Vous avez écouté la météo, monsieur Patek ? Il va pleuvoir toute la semaine

prochaine !

- Oui. Je sais. Oui.

- N'hésitez pas à nous appeler si vous vous sentez en danger, Monsieur Patek !

- Je le ferai, oui.

- Bon courage, Monsieur Patek !

Devant sa toile, Patek soupire.

Trop de bleu. L'ocre se mêle au jaune, et le personnage, de dos, ne vient pas.

Il blanchit le tout, brosses lestes et précises, et il reprend le motif, au fusain.

Deux semaines déjà qu'il travaille sur ce tableau, mais rien ne vient. À ses pieds, accotés aux murs blanchis à la chaux, des toiles de différents formats, représentant des visages hurlants de femmes, d'hommes et d'enfants, sur fond noir.

Deux semaines. Des heures durant. Devant la toile. Hébété. Sans bouger. Fébrile.

Des nuits.

 

 

-4-

 

 

Bandeau sur les yeux. Bâillon. Menottes aux mains et chaînes aux pieds.

Ils parlent à côté.

Bourrasques. Cris. Détonations.

Il sursaute à chaque fois.

Ils ne viennent que le matin et le soir dans sa cellule, ôtent son bâillon, l'obligent à boire de l'eau vaseuse, à avaler une purée innommable.

Il déglutit, râle.

Une gifle.

Concert d'abeilles. Et bâillon de nouveau.

Et noir.

Nuit liquide et gluante.

Il grelotte, secoué de larmes.

Elsa...

L'eau monte toujours. Matin, midi et soir.

La pluie.

Envahit les dépendances, et inonde la cuisine à flots lents et patients.

Patemouille, tout grêle, le poil hérissé, les yeux fous, s'est preste carapaté dans les escaliers, puis s'est engouffré dans la chatière ménagée dans la porte du grenier.

À l'étage, Patek fait réchauffer des boîtes sur un réchaud de fortune. Il dispose des toilettes et de la salle de bains, dort à même le sol, sur le tapis de la chambre aménagée sommairement en atelier.

Dans la nuit, deux hommes sont entrés.

L'un d'eux, petit, gros et rougeaud, toussait sans cesse, une toux grasse, en quintes interminables.

Le deuxième, grand, maigre, le visage osseux, prenait fébrilement des notes sur un petit carnet noir.

Patek, concentré, obstiné, peignait, sans un regard pour les intrus.

Au matin, les deux hommes avaient disparu, mais sur la toile, la rue déjà se dessinait, poudreuse et grise, trottoirs aux pavés disjoints mangés d'herbe sèche, murs lépreux, fenêtres grillagées.

Patek se servit un verre, secoua la tête pour chasser les miasmes du songe.

Son portable vibra :

- C'est moi !

- C'est toi ? Où es-tu donc ?

- Je pense à toi ! Jour et nuit, je pense à toi ! Tout me hante …

- Ne viens pas ! Surtout, ne viens pas ! L'eau monte ! Je suis à l'étage, et l'eau monte !

- Tu sais, je pense à toi ! Le jour, la nuit, toujours !

 

 

 

 

-5-

 

 

 

Par la fenêtre de la chambre, il vit que la pluie avait cessé.

Un courant bouillonnant et jaune zébrait la cour de long en large, sillonnait dans le petit jardin, et courait se perdre dans la terre détrempée du champ.

Elsa partie, Patek avait passé une semaine entière à boire, sans toucher à ses pinceaux, à boire, éperdument, et à rester, chancelant, hoquetant, à la fenêtre du salon, à regarder passer les jours...

...

Le lendemain, les premiers cadavres surgirent dans la cour, flottant, bouches ouvertes, édentés, désorbités, tout bleus, ballonnés, obscènes.

Des hommes. Des femmes. Des enfants.

Et des chiens aussi, certains encore se débattant dans un ultime spasme, et des chats, décervelés, mâchoires luisantes, poils lisses.

Des ragondins aussi.

Des rats.

Et des souris furtives.

À l'horizon plombé, les arbres se ployèrent, tout miséreux et nus, bras décharnés, dans une attente vaine.

La pluie.

Patek se dit, je vais mourir sans doute, me noyer, moi qui ai toujours souhaité m'éteindre lâchement, sans douleur, dans mon sommeil... Un mauvais rêve de fièvre, et la lumière qui s'éteint.

Plus de glaçons dans le whisky. Le frigo, gorgé d'eau, a rendu l'âme en bas, dans une violente pétarade d'étincelles bleues.

Patek monte au grenier une fois par jour pour garnir de croquettes le bol de Patemouille et verser du lait dans son petit ramequin vert.

Le chat, roulé en boule sur un vieux fauteuil défoncé, surveille son maître de son œil de crocodile.

Patek n'oublie jamais de lui frotter vigoureusement le crâne, le poing fermé.

Reconnaissant, l'animal ronronne en retour, et pile de ses griffes le velours usé de l'accoudoir.

Chaussé de bottes en caoutchouc, Patek progresse jusqu'au cellier, de l'eau à mi-mollets. Il se félicite d'avoir fait installer la prise de courant à hauteur d'homme. Le congélateur, posé sur des cales, fonctionne encore.

Il l'ouvre, en extrait deux steaks hachés, un sachet de haricots verts, et des glaçons qu'il verse dans une poche en plastique.

Il se dit que bientôt, si jamais la pluie ne cesse pas de tomber, l'appareil subira le même sort que le frigo.

...

-6-

 

 

 

 

 

Patek soupire.

Il n'ira pas consulter Memov, le psychiatre.

Lorsque la rivière aura regagné son lit, les images violentes se dissoudront d'elles-mêmes, et il pourra enfin retrouver la paix.

Devant sa toile, il boit.

À l'horizon, la mer. Une forêt de paraboles sur des immeubles aveuglés de blancheur.

Et le ciel. D'un bleu tendu. Et ce soleil écrasant les êtres et les choses.

Pas un oiseau non plus dans cette voûte de porcelaine vive.

Patek, d'un coup de brosse agile, y fouette une griffe de nuages pâles.

Des mouettes.

Des jeux d'enfants.

Patek se ressert une généreuse rasade de whisky, et, par la fenêtre de la chambre-atelier, regarde expirer le jour...

Dans la nuit, la radio se tut. Plus d'électricité.

Patek, qui avait prévu la panne, craqua une allumette qui embrasa la mèche de la lampe à pétrole, celle qu'il avait achetée avec Elsa, dans une brocante du midi, un jour de rires et d'enlacements tendres.

La lumière orangée, tremblante, éclaira la toile, et il crut voit, furtivement, dans la rue peinte, des hommes armés traverser, agiles et souples.

Il fit mourir la flamme, et s'endormit.

Patemouille miaula par trois fois, dans la nuit.

Il dévala les escaliers, pénétra dans la chambre.

Patek dormait sur le matelas jeté à terre.

Le chat vint se blottir contre lui.

Il est enchaîné au mur suintant d'humidité. Une minuscule meurtrière laisse filtrer la lumière du jour.

Deux semaines qu'il croupit dans cette geôle.

Il a compté les jours et les nuits.

Quinze jours.

...

-7-

 

 

 

 

Les gardiens changent souvent. Il le devine au son de leurs voix.

Certains même le touchent délicatement, presque fraternels, et murmurent quelques mots dans une langue que Patek ne comprend pas.

D'autres le rudoient, le frappent, sur le visage, dans le ventre, sur les côtes.

Ceux-là, il les reconnaît au goût du sang, après, dans sa bouche...

Il se dit, je vais crever ici, car personne ne viendra me secourir.

Je ne vaux rien.

Ma peau ne vaut rien.

Je ne suis pas monnaie d'échange.

Mais pourquoi m'ont-ils pris alors ?

Dans l'obscurité, Patek se ronge la mémoire, tente de recoller les morceaux, les images.

Dans le pick-up, Abdou, à ses pieds, le doigt sur la détente, qui épie le moindre geste, le moindre mouvement suspect.

Patek se souvient.

Abdou respire fort, par la bouche, ribouledingue des yeux, à droite, à gauche.

Il sue à flots.

Patek pose sa main sur son épaule, le rassure.

Il faisait chaud. On devait être au beau mitan du jour.

Patek sait qu'à ce moment précis, le temps s'est arrêté.

Il revoit Abdou, sur le sable de la rue, bras en croix, balle au front.

Et des cris.

Des hurlements, des ordres.

Patek jette son arme, lève les bras.

Puis la nuit.

C'est le chat Patemouille qui réveille Patek, en se retournant, sur le lit de fortune.

Patek ouvre les yeux.

Un soleil de printemps illumine la chambre.

Il se lève, va à la fenêtre.

Dehors, la pluie a cessé. Le ciel est bleu. Et pur. Dans la cour, des herbes, çà et là, réapparaissent, vertes et vives.

Patek sourit. Allume une cigarette, se verse un grand verre de whisky, et se plante devant la toile.

La rue est déserte. C'est le matin. Une brise légère vient caresser le visage de Patek, un souffle ailé de jasmins et de roses.

-8-

 

 

 

Tout au loin, dans la poudre de l'aube, surgit le pick-up.

Il se rapproche à toute allure, stoppe devant l'immeuble aux fenêtres grillagées.

Juché à l'arrière, Abdou, un grand sourire aux lèvres, fait signe à Patek de monter...

Resté seul dans la chambre, Patemouille s'étire, voluptueux, et se rendort, confiant, des rêves de chasses glorieuses plein la tête.

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Published by Dominique Solamens - dans NOUVELLES
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9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 15:50

1

 

HEUREUSE RETRAITE !!!

 

Comme tous les soirs, méthodiquement, Ma         rc Moncel éteignit son ordinateur.

Il était 17 heures 59.

Seulement, ce soir-là, Marc Moncel savait bien qu’il accomplissait ce geste pour la dernière fois.

C’est cependant sa         ns trembler qu’il se leva, la tête claire, et qu’il quitta sans regrets le minuscule réduit de verre qui lui servait de bureau depuis tant d’années.

Dans le couloir, il croisa Demarque, le DRH.

-         Ah ! Moncel ! Vous tombez bien ! Le Patron vous attend dans son bureau ! Magnez-vous, mon vieux ! C’est urgent !!!

Moncel pressa le pas, le cœur battant. Il se disait, je vais quand même pas me faire engueuler pour le dernier jour !! Ce serait le comble, ça !

Devant la lourde porte capitonnée, il se redressa, mit de l’ordre dans ses cheveux clairsemés, resserra le nœud de sa cravate, machinal, et frappa.

- Entrez !

La voix du patron, rugueuse et lointaine, impressionnante comme jamais.

Moncel, la gorge nouée, entra.

Le bureau du Patron était plongé dans l’obscurité la plus totale. Moncel avança, tâtonnant.

Soudain, la lumière jaillit.

- Heureuse retraite, Moncel !!!

Ils étaient là, tous, debout, hilares, entourant le Patron qui, pour une fois, affichait sur sa face un sourire presque humain.

- Approchez, Moncel, approchez !! N’ayez pas peur ! Approchez !

Claques dans le dos, poignées de mains, bises mouillées, hésitantes, maladroites, sourires, gênés, rires faux.

-         Sacré Moncel !

-         Bravo, Moncel !

-         Tu tiens le bon bout, mon vieux !

-         Une petite coupe, mon cher Moncel ?

2

 Moncel considéra l’homme qui lui tendait un verre, le sourire contraint, et il se rendit compte qu’il était de petite taille, malingre, gauche, aux mains de cire.

Toute sa pauvre vie d’employé, il avait craint ce type qui l’avait toujours toisé du haut de son imposant bureau, et aujourd’hui, au milieu de ses collègues, dans ce brouhaha faussement joyeux, voilà qu’il le dominait d’une bonne tête.

-         C’est Madame Moncel qui va être heureuse d’avoir enfin son homme à la maison ! craquouilla le vieux de sa voix de fausset.

-         Je suis célibataire, Monsieur ! Et content de l’être ! Je n’ai jamais voulu me marier !

L’assistance fut prise d’un rire brutal, presque inconvenant.

Furieux, le Patron se tourna vers son DRH.

-         Vous auriez pu me prévenir, Demarque, que Monsieur Moncel était célibataire !

-         Mais, c’est-à-dire, Monsieur, que…

-         Quoi qu’il en soit, mes amis, mes chers collaborateurs, ce jour est un grand jour… Je veux dire un grand jour pour Monsieur Marc Moncel qui a servi notre entreprise avec beaucoup de constance et de dévouement pendant toutes ces années au service comptabilité !

-         En fait, j’étais au service réclamations, Monsieur le Directeur !

Rires qui fusent. Regards noirs du Patron.

-         Quoi qu’il en soit, monsieur Moncel, cette petite sauterie a été organisée pour vous remercier d’avoir si fidèlement servi notre maison, et pour vous souhaiter bonne route, et une heureuse retraite !!!

Applaudissements nourris.

Claues dans le dos, poignées de mains, flashes bleutés.

Moncel, étourdi, presque flatté, vacille sous les clameurs.

-         Un discours ! Un discours !!!

-         Bien ! Euh… Monsieur le Directeur, monsieur Demarque, mes amis… Euh… Je suis très touché par votre accueil, très touché, et je… enfin, moi, les discours, vous savez…mais, c’est avec beaucoup d’émotion que je…

-         Bravo ! Bravo !!

Demarque applaudit violemment, comme monsieur Loyal, au cirque.

-         Bravo, Moncel ! Bravo ! Maintenant, les cadeaux !!!

3

 

Claques dans le dos, furtives poignées de mains, bises mouillées.

-         Oh ! Une canne à pêche ! Un lancer ! J’en rêvais ! Oh ! Un fauteuil relax ! et les charentaises ! Non, vraiment, les amis, il ne fallait pas ! Et ces deux enveloppes, c’est…

Demarque prit les devants :

-         De la part de la direction, mon cher Moncel, et de ma part, enfin, si j’ose dire…

Moncel se dit dans sa tête, de l’argent, si sa se trouve, c’est un chèque qu’il y a là-dedans, deux chèques…

Il ouvrit en tremblant la première enveloppe.

Cette fois-ci, c’est le Patron lui-même qui intervint :

-         Euh… Moncel…c’était…c’était pour un couple, en fait…mais…mais vous en ferez profiter qui vous voudrez, n’est-ce pas ?

-         Il faut que je prenne mes lunettes, monsieur le Directeur, je ne suis plus si jeune, ah, ah, ah !

‘’BON POUR UNE SEMAINE DE BALNEOTHERAPIE DANS UNE STATION THERMALE DE VOTRE CHOIX. OFFRE VALABLE POUR DEUX PERSONNES.’’

-         Une semaine ! q<uelle chance ! rfopugit Emilie, la petite secrétaire à chignon.

-         Avec plein de petites masseuses nues, j’espère ! osa Bodard du servi ce prospection.

...

Rires gras. Quelques oh ! indignés.

Moncel bredouilla :

-         Je… je trouverai bien quelqu’un…ou quelqu’une… Une semaine en balnéothérapie, ça vaut le coup, quand même ! Je vous remercie beaucoup, monsieur Demarque…

-         C’est-à-dire que je…

-         Ouvrez donc la seconde enveloppe, Moncel ! La seconde enveloppe !!

Moncel sourit :

-         On dirait qu’on est à la cérémonie des César !!! Et le gagnant est…

4

 

Il déchira l’enveloppe.

L’assistance retint son souffle.

-         Bon….alors… Il s’agit de…. D’un..’’STAGE GRATUIT DE SAUT EN PARACHUTE A L’AERODROME DE MONTEZIEU-LES-PLATEAUX …’’

-         Je…Je vous remercie… Je remercie tous ceux, qui, vous tous, mes amis, qui…pour ces cadeaux originaux, si originaux, qui me font tant plaisir, et qui…

Demarque applaudit vigoureusement :

-         Bravo ! Bravo ! Et à boire, que diable ! A la santé de Monsieur Moncel !! Heureuse retraite, Moncel !

Bouchons qui sautent, ting ting des verres, claques dans le dos…

-         Merci ! Merci ! Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas m’ennuyer !

On but du mousseux tiède, on mâchouilla des gâteaux secs, et les invités partirent, les uns après les autres, avec des mots de circonstance.

-         Prenez votre temps, Moncel ! lança le patron en tournant le dos au jeune retraité. Les clés sont sur mon bureau ! Vous fermerez derrière vous !

Un peu ivre, ébranlé, Marc Moncel se retrouva seul dans le bureau du Patron, sa canne à lancer à la main.

Il se dit, le fauteuil relax, je passerai le prendre demain dans la matinée, c’était une belle fête, ils ont été tellement gentils avec moi, la semaine en balnéothérapie, ça va me faire du bien, mais le stage de saut en parachute, je ne sais pas qui a pu avoir cette idée. Demarque ou le Patron, enfin, c’est gentil quand même, j’ai la trouille de faire ce truc-là, mais c’est gentil…

Il glissa en souriant les deux enveloppes dans sa poche.

Il tourna la poignée de la porte, éteignit la lumière.

Et il sauta dans le vide.

 

© Dominique  Solamens

3 Bernardière

37310 Chambourg sur Indre

Tél : 02 47 59 31 18

        06 81 21 23 75

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Blog : http://solamens.over-blog.com

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Published by Dominique Solamens - dans NOUVELLES
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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 20:14

 

1

LE VENT

 

 

 

- Bastien ?

- C’est toi ? Je commence dans cinq minutes… Qu’est-ce que tu me veux ?

- Bastien… Il faut qu’on se parle… sérieusement.

- On s’était tout dit, non ? Et c’est maintenant que tu…

- Bastien… Voilà. J’ai rencontré quelqu’un avec qui je me sens bien. Et nous avons décidé de construire ensemble. Je…

- Tout va bien, M’sieu Leroy ?

- Tout va bien, Marco, oui. Àce que je vois, vous avez fait du bon boulot !

- Merci, M’sieu Leroy ! Et ce coup de fil ? Pas grave, j’espère !

- Non. Ce… C’était ma femme… Elle voulait… Elle voulait me souhaiter bonne chance…

- Ah bon ! J’aime mieux ça !

- En forme, M’sieu Leroy ?

- Ça va, Karim ! Je tiens la forme ! Je crois que je n’ai jamais été autant en forme !

...

Pourtant, je t’aimais. Je te l’ai dit sans te le dire, des milliers de fois, et tu le sais bien.. Mais je te l’ai dit.

Tu te souviens, ce jour de grand vent ? Notre première rencontre. Tu m’as fait l’effet d’une petite hirondelle apeurée, les ailes battues, dans cette allée du Bois. Tu tentais de redresser ton parapluie, baleines retournées. J’ai couru vers toi. Je t’ai pris le parapluie des mains, et j’ai réussi à le replier. Ton joli petit visage ravagé de larmes de pluie s’est levé vers moi. Et tu m’as souri.

Nous avons fui la bourrasque, et nous nous sommes réfugiés dans un petit bistrot à la façade mauve, tout en haut de l’avenue.

Le patron parlait, rigolard, des fesses de la patronne, tu te souviens ? Et la patronne gloussait, et ses gros seins tressautaient sur le marbre du comptoir, et le seul client de ce rade, un Pierrot ou Jeannot riait d’un rire muet, découvrant des chicots brunâtres tout en sirotant son calva.

En fond sonore, on entendait ‘’Le petit bal perdu’’…

2

 

 

 

Tu m’as dit ‘’Merci pour le parapluie’’

J’ai tendu la main vers toi, et mes doigts ont effleuré ta joue.

Tu as souri. Tu as dit ‘’Vous allez vite en besogne, vous !’’ ou quelque chose comme ça, et le patron a chanté, très fort, sur la voix de Bourvil..’’ Non, je ne me souviens plus/Du nom du bal perdu…’’ Et la patronne a fredonné avec lui. Faux.

Et tu as ri.

C’est à ce moment-là, à ce moment très précis que tu as pris ma main.

- Qu’est-ce qu’il chantait bien, ce Bourvil !

- Paraît même qu’il était gentil !

- Ça se sent dans sa voix, je trouve, ça se sent…

Je me suis penché vers toi, et je t’ai embrassée.

- Ça va être à vous, M’sieu Leroy ! Prêt ?

- Prêt !

En fait, je ne sais pas si nous avons passé la nuit ensemble ce soir-là.

Je crois que non, mais je peux me tromper.

Tout ce que je sais, c’est que je suis tombé amoureux de toi, et que toi, tu es tombée amoureuse de moi, enfin, c’est ce que tu m’as dit, et je t’ai crue.

Nous avons quitté le bistrot, main dans la main, et, dans notre dos, la patronne a lancé :’’Qu’est-ce qu’ils sont mignons, ces deux-là !’’

Et Bourvil a terminé sa chanson.

- Ça devrait bien se passer, M’sieu Leroy ! Tout est O.K. ! Ils vous attendent !

- O.K. !

Tu te souviens quand tout s'est dégradé entre nous ? Tu te souviens ?

Un soir, peut-être, en rentrant d'un vernissage, j'avais un peu bu, j'avais trouvé les toiles de l'artiste infectes, moches, à la limite de l'imposture.

Et toi, tu avais adoré.. Alors, dans la voiture, le ton était monté.

Ou un autre soir... Tu avais invité sans me prévenir un de tes amis d'enfance qui s'était tranquillement incrusté tout un week-end. Je n'avais rien à dire à ce type, et j'avais passé trois jours terribles à me retenir, à rager...

Au retour, --nous l'avions raccompagné à la gare--, tu m'avais incendié de reproches, je m'étais mal comporté, criais-tu, j'étais jaloux, j'avais fait la gueule tout le week-end...

 

 

 

3

 

 

Ou d'autres bagarres oubliées...

D'autres chicanes...

Un soir, tu étais rentrée vers une heure du matin. Tu avais oublié ton portable à la maison, et je ne savais pas où tu étais, avec qui tu étais.. J'étais fou furieux. Quand, enfin, tu es rentrée, toute fraîche, épanouie, souriante, tu n'as pas vu venir l'averse...

...

 

J’avais décidé d’oublier les tempêtes, les tourmentes, tous les mots acides jetés comme feuilles mortes tourbillonnantes à ta face, à la mienne.

...

Et notre beau vertige ??

Au début.

Notre délicieux vertige…

Dans tes beaux draps de lilas frais. Ton corps offert, et nos galopades éperdues dans nos vastes prairies d’amoureux…

Chambre bleue.

Pas un souffle au-dehors.

Juste nos respirations haletantes, et le bruit joyeux et clair de nos baisers d’amants tout neufs.

- Bastien… Je ne te quitterai jamais !

- Tu l’écrirais avec ton sang, cette phrase ?

- Avec mon sang ! Ça, je te le jure !

Tu n’aurais pas dû jurer.

Le vent mauvais s’est levé un matin de mars. Il nous a surpris dans le lit, t’a saisie à la gorge, ta belle gorge nue.

Tu venais de découvrir une lettre d’Hélène que j’avais oublié de déchirer.

- Elle dit qu’elle t’admire ! Mais c’est toi qu’elle admire, ou c’est l’artiste ?

- L’artiste, voyons ! L’artiste !

Et tu avais crié.

Je m’en souviens très bien. Tu avais crié.

Et le vent s’était levé sans prévenir.

Ce vent mauvais.

 

 

 

 

 

4

 

 

 

 

 

 

Je n’ai pas su tarir la source de ces flots cruels qui jaillissaient de ta bouche-cerise.

Je ne pouvais pas me justifier. Je ne savais pas.

Hélène, c’était loin, très loin dans ma mémoire, et il avait fallu que tu découvres cette lettre d’amour désespérée qu’elle m’avait écrite un soir de rage.

Ce n’était pas toi qui parlais ce jour-là, pas celle que j’aimais, non. Ta voix était rude, sèche, blessante, irritante.

Et je me suis levé, en colère, gesticulant, charriant moi aussi des mots de désordre et de révolte.

Tu m’avais touché au plus cher, au plus secret, et je m’en voulais aussi de ne pas avoir détruit cette malheureuse lettre.

La seule que j’avais gardée d’Hélène.

Et le vent mauvais avait fait son œuvre…

- Bon vent, M’sieu Leroy !

- Merci, Marco !

J’avance.

Je ne tremble pas. Je sais qu’ils me regardent. Ils sont venus pour me voir.

Je le sais.

- C’est toi qui l’as quittée, ou c’est elle ?

- Peu importe, c’est le passé. C’est passé. Fini.

- Mais réponds ! Réponds ! C’est elle ou c’est toi ???

J’avais hurlé :

- C’est moi ! C’est moi ! Voilà ! C’est moi !! Tu es contente ??? C’est moi !! Voilà !

Un lourd silence avait suivi.

Et le vent…

 

 

 

 

 

 

5

 

- Pourquoi ? Pourquoi tu l’as quittée ? Pourquoi ?

J’avais de nouveau enfourché ma colère :

- Mais ça me regarde, ça !!! Et c’est de l’histoire ancienne !! De l’histoire ancienne ! Tu comprends ?

- Alors, pourquoi tu avais gardé cette lettre ?

La pluie.

Cinglante.

La nuit béante sous mes pas.

Je me réveille en sursaut, en sueur.

Tu dors près de moi.

J’avale une pilule, et je me rendors.

Mais j’avance.

Un pas devant l’autre, tranquille.

Cinglante. Sur mon visage. Mon torse. Mes jambes.

Je me dis que je devrais pas.

Que je n’aurais pas dû.

...

- Est-ce que je te pose des questions sur tes ex, tes anciens amants ? Est-ce que je l’ai fait ??

Le lendemain de notre rencontre, nous nous étions donné rendez-vous dans le petit bistrot mauve.

Et Bourvil chantait toujours ‘’Le petit bal perdu’’, et la patronne…

Tu étais si belle.

Nous nous ébrouions comme jeunes chiens fous dans ce café désert, et Jeannot gagattait, à moins que ce fût Pierrot…

Karim et Marco ont assuré, ce soir. Ils ont bossé deux bonnes journées à tout installer, et me voilà seul, en face des gens. Je les vois. Je les devine. Je les sens.

Je suis prêt.

Je n’ai jamais été aussi affuté. Perdu ces foutus kilos de trop. Et ça se voit. Je me sens plus svelte, plus léger.

Je crois qu’ils apprécient.

 

 

 

 

 

6

 

 

Dans ma tête, le vent.

Combien de jours à nous aimer, sereins ? Combien de semaines, de mois ?

Sans cette brusque bise qui nous guettait, nous épiait dans l’ombre. Elle respirait à peine, tapie dans les feuillages, et nous nous ébattions, toi et moi, innocents, insouciants, bohèmes..

Comme je t’aimais…

Dans ma tête. Tourmente. Les tornades fusent, me heurtent, me bousculent, me démembrent, et je ne suis qu’un misérable pantin dans les griffes du vent.

- Il a toujours été très bon, Bastien Leroy !

- Mais ce soir, je le trouve tout pâle !!! Traqueur, on dirait…

- Il s’en est toujours sorti !

- J’ai lu qu’entre sa femme et lui, y aurait de l’eau dans le gaz, paraît..

- Quelqu’un m’a dit qu’ils s’étaient rencontrés un jour de pluie…

- Et de grand vent…

- Ça, le vent…

 

Je ne sais pas qui a commencé.

Dans nos disputes. Nos délires.

Je veux dire, qui a fait le premier pas, qui a lancé le premier mot griffé ? Qui ? Toi ? Moi ? Les deux en même temps ?

Sans s’inviter, la bise violente a surgi, et embrouillé nos mots d’amour, nos phrases douces pour en faire des catapultes d’aigreur et de tourments.

Tu criais. Je criais. J’exposais. Tu niais. Haussais les épaules. Explosais. Ricanements confus. Flèches acérées. Fenêtres murées.

 

Et notre petit bistrot mauve ? Et la chanson de Bourvil ?

Certains soirs, apaisés, nous sombrions l’un dans l’autre, tout vidés, exténués.

Dans ces moments-là, je tenais le monde. Toi dans mes bras. Tout contre moi. Je tenais le monde. Et, comme le vent léger défrise le sable doux sur la plage, j’oubliais nos querelles et nos gestes rageurs.

Tu me disais ‘’Tu sais, ce jour de tempête dans cette allée du Bois, quand mon petit parapluie s’est retourné, tu n’aurais pas dû voler à mon secours. Tu ne m’aurais pas entraînée dans ce petit bistrot mauve, et jamais je n’aurais pris ta main. Jamais tu ne m’aurais embrassée…

7

 

 

 

 

- Mais, les beaux jours de notre bonheur, qu’en fais-tu ? Et nos baisers goulus, et cet immense amour-tendresse, qu’en fais-tu ?

- Et ton Hélène ?? Où est-elle ? Emportée par quelle bourrasque ?

 

Le temps mauvais.

De gros nuages lourds gonflés de grêle.

Ne pas reculer surtout.

Pas un regard en arrière.

Rester digne et droit.

Un éclair. Le tonnerre. On dirait que l’accessoiriste agite une plaque métallique et souple, dans les coulisses, pendant que son copain met le jus sur les bleus lasers.

Il ne faudrait pas que je trébuche.

Notre amour est en morceaux.

Oiseau disloqué sur la paroi venteuse. Il respire encore. Si seulement je pouvais l’atteindre…

Si seulement…

Mais le vent…

 

Me concentrer. Je dois me concentrer. Ne plus penser à elle, tout au moins pendant le spectacle. Faire comme si elle n’avait jamais prononcé ces mots terribles ‘’Bastien, voilà. J’ai rencontré quelqu’un…’’

 

Les gorges dévastées de mon désespoir.

Le vide infini.

Un aigle rauque. Hauwk !!!

8

 

 

 

Ne pas tomber.

Je me dis, c’est ma faute. Je n’aurais jamais dû entrer dans ton sale petit jeu de petite fille capricieuse. Je n’aurais pas dû laisser apparaître mes aspérités. J’aurais été tout lisse. Tu n’aurais pas pu t’accrocher à moi, et tu serais tombée.

Dans le vide.

Je serais resté imperturbable, impénétrable, massif.

Et le vent de ta colère se serait brisé, éparpillé sur mon beau silence serein.

Voilà. C’est ça. J’ai toujours eu l’esprit d’escalier, moi, mais j’aurais dû faire ça, me taire, ou sourire, ou soupirer très doucement, mais surtout ne pas donner prise à ton verbe-tempête. Je n’aurais pas prononcé une seule phrase de mauvaise foi à ton encontre, je n’aurais pas farfouillé dans tes affaires, ni épluché la messagerie de ton portable, je n’aurais pas été jaloux, pas une seule fois, et tu n’aurais rien pu me reprocher, et nous nous serions regardés enfin, calmement, bellement, comme à l’aube d’un matin d’été, sans brise aucune.

Qu’en penses-tu ?

 

J’aurais dû.

Et nous en aurions fait des manèges, des carrousels, des pousse-pousse de folie, volant, virevoltant sur les galets, ou au bord de la falaise sans crainte du vertige.

Sans crainte.

Le soir venu, aux chandelles, ou sous de bourdonnants néons, nous aurions solennellement échangé nos mots-promesses, nos frissons.

Tu m’aurais dit ‘’Tu vois, ce fameux jour de notre rencontre, heureusement que le vent malin est venu retourner mon petit parapluie. Sans cela, aurais-tu volé à mon secours ?’’

Et je t’aurais répondu ‘’Tu sais, ce fameux jour, je m’étais éveillé maussade, j'avais frotté mon menton mal rasé au tissu rêche du matin. Je devais aller aux répétitions, et je me sentais mal et vide, la cervelle tout effilochée de mauvais rêves. Alors, je me suis dit, je vais aller au Bois, et le grand vent balaiera de mon crâne toutes ces pensées confuses et mornes.

Et je t’ai aperçue, là-bas, tout au bout de l’allée, toute perdue menue, luttant contre le vent… Et tu connais la suite…’’

 

9

 

 

Tu m’aurais dit, étonnée ‘’Tu ne vas tout de même pas me dire que tu pressentais l’amour, le coup de foudre, l’élan fou, alors que je n’étais que pauvre guenille trempée me débattant dans la tourmente.''

 

Il fait froid. J’ai pourtant l’habitude, mais j’ai froid.

Je donne. Je leur donne tout ce que je sais faire, et ils me renvoient leur ravissement, leur ferveur.

Je frémis.

Mais j’avance. Je ne peux pas chasser ton image de mon esprit.

Je fouette comme mouche les mauvais moments, les soirs transis de silences obstinés, bras croisés, têtus, entêtés, bornés comme des bourricots au détour d’un chemin pierreux.

Ces images pèsent sur mes épaules, rendent ma démarche incertaine, je frôle le déséquilibre, la chute.

Mais je me reprends.

Des ciels bleus. Des goélands. Des plages calmes. Ta main dans la mienne. Je baise ton épaule-dune.

Je te conte, les yeux mi-clos, l’histoire de l’enfant du vent et de la pluie, le petit bonhomme bleu de l’aube si longtemps attendue.

Tu ris.

Nous resterons ainsi, allongés nus et libres.

Très longtemps.

- Ça fait combien de temps ?

- Quoi ?

- Bastien Leroy… Ça fait combien de temps qu’il nous émerveille, celui-là ?

- Des années ! Des années ! Il a eu la vocation très jeune. Tout petit. Enfin, c’est ce que j’ai lu…

- Que de travail ! Que d’élégance ! C’est vieux comme le monde, ce qu’il fait, mais c’est tellement beau, tellement fluide !!!

- Un ange, je vous dis ! On dirait un ange !!

 

10

 

 

 

Au début de notre histoire, tu me murmurais ''Tu sais, j'ai peur pour toi, Bastien ! Mon cœur bat la chamade, et chaque soir, j'ai peur !''

je te disais, ''Folle, ma folle, ne crains rien ! Je suis sur le fil, mais j'assure. Je suis léger. Et c'est ma vie. Tout en haut. Très haut. Sans balancier. Les yeux bandés. Bien souvent. Le câble rude sous mes chaussons. Bras écartés. Et souriant. Ils ont braqué leurs caméras. Sur moi. Je passe au 13 heures. Ils ont en train de tourner un film sur moi.

Sur mes exploits. Mes défis.

De tour à tour.

J'ai franchi des canyons, des gorges escarpées. Fildeféré par tous les temps, sous tous les vents, franchissant gaiement des abîmes.

Tu me disais ''Àchacun de tes spectacles, je me cachais dans un cinéma de quartier, la gorge nouée, les yeux las. Et quand mon portable vibrait, je savais que tu étais parvenu sur la plateforme d'en face, que les gens avaient applaudi... Je rentrais alors, rassurée, pour me réfugier dans tes bras.''

J'avance. Je suis au mitan. Les yeux bandés. J'avance.

Le câble tangue et je chavire. Me rétablis. J'ai entendu leurs ôôôôôhhhh de détresse, de frayeur, tout en bas. J'ai fléchi sur mes jambes, bouche ouverte. Me suis redressé. Ai tremblé un peu.

La foule a frémi. J'ai soufflé. J'ai souri. Pensé aux caméras.

Ils ont crié des hourrahs tout en bas.

Je les ai entendus.

Ils ont hurlé, joyeux, soulagés, rassurés, heureux.

 

J'aurais voulu te dire...

Mais il est trop tard, je crois.

Délivrer tous les oiseaux en cage.

T'envoler.

Te reflirter au bistrot mauve.

11

 

 

 

Retrouver le nom du bal perdu...

Et l'enfant que nous avions esquissé...

Que je t'avais promis. Àmi-voix. Ou sans le dire. Je te le ferai, cet enfant.

Sûr.

 

Marco s'agite, à l'autre bout, à la fenêtre du quarantième étage. Je le sens.

Et le vent...

Ce foutu vent sournois qui se lève et me fauche...

Je vois la plateforme. Je la devine. Dans l'oreillette, Karim me dit :''Plus que 5 mètres, M'sieu Leroy ! C'est bon !! Tenez bon !!

 

Plus que 5 mètres.

Et je t'attends.

Tu n'appelleras pas ce soir.

Ni demain.

Ni jamais.

 

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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 20:36

Vous êtes bien sur le blog de Solamens !

Vous trouverez ici des textes de chansons, des nouvelles, et même des romans ! Je vous parlerai de temps en temps de mon actualité artistique, quand j'en aurai une, et j'attendrai toujours avec impatience vos réactions, vos commentaires !

N.B. :  les textes publiés sur ce blog sont déposés.


(SACEM/SACD/SOCIETE DES GENS DE LETTRES)


Je suis joignable à ces adresses/mails:

solamens@wanadoo.fr
solamens@yahoo.fr

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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 20:25

1

On est là, une dizaine, en rangs d’oignon, chacun une rose rouge à la main.

Il fait froid.

En plus, il pleut. Une pluie fine et glacée.

Perçante.

Dans mes petits escarpins vernis noirs, je me les…

Heureusement, j’ai mis des collants chauds, noirs, et ma robe-fuseau, noire. Mon manteau, noir aussi, est doublé matelassé. Sous mon pull à col roulé, noir, j’ai un bon vieux thermolactyl à manches longues, tout blanc.

J’ai des gants fourrés en peau, noirs, et, sur la tête, mon petit chapeau cloche noir, celui que je ne sors de la naphtaline que pour les grandes occasions, les enterrements par exemple.

….

Maggy, avec son profil d’oiseau de proie, d’aigle, plutôt de faucon, se tient là toute droite, les mains croisées sur son bas-ventre, veuve, comme une veuve, manque plus que le voile de tulle noir, debout, le visage ravagé de larmes, devant le cercueil de chêne verni posé sur deux tréteaux.

Cette salope.

Elle a pas honte.

Première devant le cercueil. En tête. Devant.

Elle a toujours rêvé d’être devant, celle-là. La première.

Déjà, à l’école, elle me tirait les nattes, me griffait, me bourrait de coups de poings dans les côtes pour être la première à dire bonjour à la maîtresse, le matin.

La première, toujours.

Mes premiers mecs, elle me les a soufflés, même pas eu le temps de dire ouf. Avec son bec d’oiseau, elle me les a soufflés, cette…Et pourtant, je l’ai vue à poil plein de fois, je suis quand même sacrément mieux gaulée qu’elle, son mari en sait quelque chose, trois quatre week-ends aux Sables d’Olonne, elle n’en a jamais rien su.

Je ricane.

Et l’autre, derrière elle, ce grand connaud, le nez goutteux, qui brandit un parapluie noir pour abriter sa chérie.

Il est cocu en plus, et il le sait pas, comme tous les dix-cors qui se respectent, toute la ville y est passée, dans le nid d’aigle, et l’autre là, tout en noir aussi, qui la couve de ses yeux enamourés, et qui lui tend son parapluie noir.

Ridicule.

Je me marre.

2

 

 

 

 

 

 

Le curé goupillonne un max. Il bredouille des litanies en latin de cuisine, et le petit enfant de chœur rouquin, à ses côtés, claque allègrement des dents qu’il a longues, surtout les deux incisives, façon lapin.

Et voilà la mère Minvielle ! En troisième position. Bien joué.

Qu’est-ce qu’elle a fait de beau, cette pie-grièche ? Les dernières courses, les derniers soins, toute mielleuse ?

Un scorpion, en fait.

Elle est toute petite, ratatinée.

Oublié son dentier dans le verre à dents, sur la table de nuit, on dirait.

Je l’imagine en train d’ouvrir toutes les armoires, de retourner tous les matelas, de fouiller dans tous les placards, alors que le corps était encore tiède.

Je l’imagine.

Elle a dû s’en mettre plein les poches de son tablier à carreaux.

Elle grelotte dans son petit manteau gris étriqué. On dirait qu’elle gagatte des prières sous son parapluie bleu.

Je la connais par cœur. Elle a l’œil qui frise, la fureteuse. Elle fantasme déjà. Palmiers, sable blanc. Pension complète.Tout compris. Buffet à volonté, et gogos-boys le soir, avec billets de 50 glissés dans le string.

Elle fantasme dur, j’en suis sûre, elle s’envole déjà.

Juste derrière elle, blouson de biker à franges, banane noir corbeau, Levi’s 501 stone washed, boots mexicaines en peau de python, Jacquelin, le fan de Dick, intérim plus intérim plus chomedu, un pois chiche bien sec à la place du cerveau.

Qui pleure, en plus !

J’y crois pas, il pleure !

Il serre dans ses grands bras maigres une petite blonde anorexique, la gueule plâtrée, les yeux khôl. On l’a vue une fois à la télé, infos régionales, chanteuse-brailleuse dans un groupe néo-punk, et depuis, elle s’en remet pas, la chauve-souris. Petite grive apeurée, elle se la joue douleur, et pourtant, je vois bien les $ dans ses grands yeux vides de faïence.

Elle chope la nuque de son rebelle préféré, et elle lui roule une pelle, fougueuse.

Devant le cercueil.

Gonflée.

3

 

 

Attention, danger ! Voilà le couple Lambert, les voisins de palier.

Lui, Ingénieur des Mines à la retraite, elle, Secrétaire de Direction de je ne sais plus qui, à la retraite, pareil, pas d’enfants, l’utérus plein de toiles d’araignées. Lui, PMU-LOTO, elle tricot-crochet-feux-de-l’amour-Star-Ac, et grands discours sur les immigrés qui encombrent nos trottoirs dans leurs cartons pourris, lui, trente verrous de sécurité à la porte blindée, petit porno à la télé, le premier samedi du mois pendant que bobonne se tape Morphée dans le champ de bataille conjugal déserté.

Ils en ont fait, ces deux-là, des courbettes, des salamalecs, des ‘’vous n’avez besoin de rien ? Parce qu’on est là, vous savez, entre voisins, si on ne peut pas se rendre service, hein ?’’

Et l’autre, sa bonne femme, par-dessus l’épaule de son Ingénieur des Mines, qui travellingue et zoome sur le couloir, le salon tout au bout, et les petits bronzes, et surtout la litho de Bacon, ‘’La Femme-Caprice’’, un million d’euros, au bas mot, l’expert l’avait affirmé, c’est un authentique, un des cinquante exemplaires tirés sur velin d’Angoulème, et la mère Lambert qui en bavait le jour, la nuit, elle qui, avant de voir le chef-d’œuvre, pensait que Bacon, c’était du lard de cochon qu’on faisait frire avec des œufs, le matin.

Ah, ils en ont fait, des allées et venues, ces deux-là, les pieds servilement essuyés sur le paillasson, et les oh d’admiration devant le Bacon et les bronzes, et, dans la tête, le fichier ‘’Enregistrer sous’’, on ne sait jamais.

Ah, les rapaces !

Elle s’accroche au bras de son mari. Elle joue à l’épouse éplorée, alors que, dans le quartier, tout le monde sait qu’ils couchent à l’Hôtel des Culs Tournés depuis belle lurette.

Mais, quand il s’agit de fric…

Je glousse.

Intérieurement.

4

 

 

 

 

 

 

 

Et qui c’est que je vois qui ramène son grand pif pointu derrière les Lambert ?

La Jocelyne ! Vous me croyez si vous voulez, la Jocelyne !

La fille légitime, la fille prodigue, celle qui a craché toute sa vie sur sa mère ! ! Jocelyne Barrouad !

Trois mariages, trois divorces, quarante-six fausses couches !

On lui doit l’invention de la pompe à aspirer le pognon de Môman !

Aucune dignité !

Moi, à sa place, je serais restée dans mon trou, je me serais couverte de cendres, comme dans l’Antiquité, mais non,elle, elle a fait le voyage, la carne, elle est là, bien là, debout . Elle regarde à droite, à gauche. Elle m’a fixée tout à l’heure, un sourcil levé. À ses côtés, un blondinet dégarni, la trentaine, une de ses dernières proies sans doute, qui serre les dents sous la pluie glaciale, et qui doit penser, putain, pourquoi j’ai pas pris le parapluie dans la bagnole, pourquoi.

La Jocelyne ! !

Elle m’en a fait voir de toutes les couleurs, aussi, celle-là ! J’étais sa cousine-victime préférée, sa poupée vaudou, quoi !

Des saloperies, elle m’en a fait, la garce !

Dès que je sortais un poil de la route, elle me dénonçait à sa mère, cette horreur, parce que moi, de mère, j’en avais pas, ou plus. C’était elle, ma tante, qui avait pris le relais, et qui m’avait élevée comme sa fille. Et l’autre qui me dénonçait sans arrêt, qui pignait devant sa mère que j’avais fait ceci, cela…

Et ma tante, ma pauvre tantine, comme Saint Louis sous son chêne, qui écoutait les jérémiades de la pisseuse en se tapotant le menton, et qui jugeait, sévère, mais juste.

En fait, j’avais signé un contrat tacite avec elle, et elle faisait mine de me punir. Et la Jocelyne, sa vraie fille, qui y croyait !

Je jubile.

Elle me fixe.

J’ai cru deviner un petit sourire sado sur ses lèvres peintes. Le blondinet glaglatte et lui glisse un mot à l’oreille. Elle te lui retourne un méchant coup de coude dans le foie, et il la ferme aussi sec, le gigolo.

Non, mais !

Jocelyne ? Se laisser monter sur les arpions par un mâle, même blondinet dégarni ? Non, mais !

5

Le curé brandit son micro HF, et inonde une dernière fois la boîte vernie.

C’est le moment tant attendu de la fosse.

Quatre costauds empoignent le parallélépipède, et le font descendre en douceur dans le trou.

L’enfant de chœur rouquin soupire, soulagé.

Le type des Pompes Funèbres Générales nous fait signe d’avancer, et on obéit.

Maggy, la première, comme il se doit, jette, douloureuse, sa rose rouge sur le cercueil. Suivie de son mari, blanc comme de la craie. Et de la mère Minvielle. Et du couple rock-punk. Et des Lambert. Et de la Jocelyne avec son benêt de concubin Et ça soupire. Et ça gémit. Et ça flotte toujours, dru et glacé.

Je bénis le chapeau cloche qui me protège.

Quand vient mon tour, je me penche et je lance ma fleur.

Je pense à ma gentille tantine, toute raide sous ces planches, et je me dis, elle n’entend rien, elle ne voit rien, et c’est tant mieux.

Je marche vers la sortie, à pas lents, mesurés.

Les premiers à me tomber dessus, c’est Maggy et son cocu. Bises dans le vide :

- Tu es venue ?

- Ben, oui !

- Quel malheur !

- Voui ! Quel malheur !

- Elle avait fait un testament, j’espère !

- Ben, oui, je pense, oui !

Et voilà la Jocelyne qui rapplique, suivie de très près par son dégarni du dôme.

- Et le Bacon ? Il est en sécurité, le Bacon, au moins ? Parce que, quand je suis arrivée, hier soir, il était plus accroché, le Bacon ! ! Et les bronzes ! Je les ai pas revus, les bronzes !

- Tout est en sécurité Jocelyne, chez Maître Chauffier !

- Ah, ouf ! Je respire ! !

- Tu te rends compte ? Des millions que ça vaut, tout ça ! ! ! Des millions ! !

Jacquelin ricane bêtement, et sa Draculette enfonce délicatement ses ongles vernis noirs dans le gras de son biceps.

Les Lambert s’approchent de nous. Ils n’osent pas prendre part à la conversation. Quand on n’est pas de la famille… Mais ils écoutent, les esgourdes grandes ouvertes.

6

- Et toi qui étais sa nièce préférée, elle t’en a parlé, du testament ? Tu l’as pas eue au téléphone, la semaine dernière ?

C’est Maggy qui vient de passer à l’attaque. Je rétracte mes orteils gelés dans mes escarpins, et je réponds, " Oui ! Je l’ai appelée la semaine dernière, oui ! On a parlé de choses et d’autres, du temps pourri, surtout ! "

Jocelyne me fusille de ses yeux jaunes.

- Vous n’avez parlé que du temps pourri ! ! ! !

Sa voix rauque de crécelle, je la reconnais.

- Absolument ! Du temps pourri, c’est tout !

- Tu vas nous faire croire ça, peut-être ! ! !

Maggy a craché à quatre centimètres de mon nez.

Je la repousse doucement.

Je jette un rapide coup d’œil à ma montre-bracelet :

- Ouh là là ! Quinze heures, déjà ! ! Il faut que je me dépêche ! Vite, j’ai un train à prendre ! Je vous laisse ! Bises !

Je les plante là, tous, tout noirs, trempés, défaits.

Le taxi m’attend à la sortie du cimetière.

- Merci de m’avoir attendue ! À la gare, s’il vous plaît !

- Sale temps, hein ?

- Oui. Sale temps !

Je suis bien.

Je souris.

Dans ma tête, j’entends la belle voix grave de Maître Chauffier, le notaire, qui m’a appelée, hier soir, vers 20 heures :

- C’est tout à fait entre nous, ma chère amie, mais je suis en mesure de vous annoncer que vous êtes la seule héritière !

J’ôte mon chapeau cloche, défais le col de mon manteau.

Je regarde par la vitre perlée de pluie les peupliers qui défilent, et je me dis : " Qu’est-ce qu’il fait beau ! "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ENTERREMENT

 

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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 20:25

Dominique Solamens.

Né un 27 juillet à Neuvic sur l’Isle (24)

Etudes d’interprète-traducteur au CELV de Tours.

Etudes d’allemand à l’UER François Rabelais de Tours.

Etudes de Lettres à l’UER François Rabelais de Tours. (Doctorat)

 

Ecriture .

Pièces de théâtre :

TPO Montauban ''Les oiseaux pourpres''

Théâtre de l’Ephémère/Tours

‘’ Le geôlier du vent’’ France-Culture

Centre Dramatique de Tours

Nouvelles :

''Dernières recommandations'' Premier prix médiathèque Loches (2007)
‘’Il est beau !’’ Quatrième prix/ Eclats de lire/ Loches(2007)

''Petite fille'' Premier Prix/APPEL/Biscarosse/(2007)

‘’Dans la chambre’’ Premier prix concours Plumes d’Azur, Carqueiranne (Var)
''Pour Emma'' Premier prix concours Eclats d lire:Loches 2009

''L'enterrement'' (Éditions du Roure/2009)

''Je suis là, assise, et j'attends'' Prix Albertine Sarrazin 2012

Chansons :
CD Christine Richard ''Entre deux nuits''
CD Jean-Claude Séférian ‘’J’ai la mer…’’

CD Jean-Claude Séférian ‘’L’Europe’’

CD Solamens ‘’Si un jour…’’

Roman :

''La pluie n'a pas cessé de la nuit'' (Éditions Chemins de Traverse/2010) 

Spectacles :

''Si un jour...'' chansons

''C'est moi, le navire...'' (théâtre)

''Guillaume au front étoilé...'' (spectacle poésie) 

Comédies musicales :

  •  
    • T’as pas un’rime à Liberté ?
    • L’île aux secrets.
    • Je serai Chevalier.
    • Carmina dans les arbres.
    • Les voix de la Liberté.

&&&&&&&&&&&&

(Avec les élèves du Collège du Grand Pressigny (37) et avec le concours d’Allain Leprest et de Gérard Pierron.)

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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 20:22

-1-

Prix Albertine Sarrazin de la Nouvelle 2012

JE SUIS LÀ, ASSISE, ET J’ATTENDS…

 

Je m’appelle Medine Memi. Je suis turque et j’ai 16 ans.

Je suis là, assise, et j’attends.

Dans le noir.

J’attends.

Et j’ai peur. Mon cœur bat à se rompre.

Je pense à lui. Celui qui… Dans le bleu de l’été. J’étais son amante, sa sœur. Lui qui savait me rassurer. J’étais si bien. Il faisait si beau. J’ai senti, au zoo, ce jour-là, j’ai senti des milliers, des brassées d’oiseaux s’encorvoler de ma poitrine lorsque ses doigts ont doucement effleuré ma main.

Il a levé son beau visage vers le mien, et il a dit : "  Medine, je crois bien que je t’aime, et bravons tous les interdits, je t’aime, je t’aime, je t’aime, et n’ai jamais aimé personne comme toi, je t’aime, crois-moi, crois-moi, je t’aime, et je t’épouserai, et nous aurons une belle petite maison de pierre brutes et blanches, face à la mer, et plein d’enfants, autant que tu en voudras, des enfants de jais, de culbutes bleues dans nos aubes d’amour fou. Des enfants ! ! "

Je les rêvais, je me disais, tant pis pour le Prophète, j’aurai autant d’enfants que je le désirerai, grâce à Teoman, mon bel amoureux, j’aurai des enfants de l’amour.

Pas comme ma mère. Toute sa vie, elle a subi, sous le joug d’un mari jaloux et brutal.

Mon père, ce tyran…

Elle a tant souffert, ma petite mère… Certains soirs, la maisonnée endormie, je prenais dans mes mains ses petites mains de souffrance, et je baisais le bout de ses doigts, tendrement.

Celle dont j’ai jailli. Ma mère.

Je suis là, assise, et j’attends.

 

-2-

 

 

 

 

 

Il a fait beau. Des nuits, des jours.

À l’école, je jouais avec les filles de mon âge. Mille et un contes à me bercer, à m’effrayer. J’étais la lune et le soleil se repaissant de cette nuit agonisante. J’étais la vie. Qu’est-ce que j’aimais la vie ! ! Je me disais, enfin, je vais pouvoir vivre comme je l’entends, libre, sans voile, dans les bras de miel de mon bel amant.

Je rêvais.

….

Dehors, la rue grondait.

Ils ont frappé. Si dur. Si fort. Teoman est rentré chez lui visage en sang, un soir d’orage. Je me souviens. Il avait crié ‘’Liberté !’’, et trente six heures dans leurs geôles. Ils l’ont déshabillé, fouillé nu. Et poussé sans ménagement, dans une cellule crasseuse et puante, ils l’ont jeté au milieu des truands, des maquereaux, des dealers de la ville. Ils l’ont jeté.

Au matin, au petit matin, le surlendemain, ils l’ont libéré, enfin. Son père, professeur d’université mondialement connu, était venu, papiers en règle, et sous l’œil moustachu du flic, avait pris son fils sous son aile.

Je me souviens.

Je m’appelle Medine Memi.

Et j’ai 16 ans.

Il faut le savoir. J’ai 16 ans. Je n’ai que 16 ans.

Je suis là, assise, et j’attends.

Bon. C’est la nuit. J’entends des cris. Et des murmures. Dans la maison. En haut. Très loin. Des cris de haine. Ils crient. J’entends mon prénom prononcé. Ils le crient. Ils sont violents. Je les entends. Violents. Je déteste les hommes violents. J’ai toujours eu peur d’eux.

 

-3-

 

 

 

 

J’ai vu, enfant, mon père qui frappait ma mère, tous les soirs ou presque, pour un plat trop froid ou trop chaud, il frappait, à coups redoublés, avec ses poings, avec ses pieds, il chantait même tout en frappant, je me souviens, il chantait. Des chansons douces de son enfance à lui, des berceuses, tout en frappant…

Il lui cognait la tête sur l’arête dure de l’évier, à ma mère, il la cognait, et il lui chantait des berceuses ! Je le jure. Et ma mère hurlait sous les coups. Mon jeune frère encore bébé, braillait, tout nu, sur le carrelage de la cuisine.

Et mon père frappait, han, han, à coups de godasses dans les côtes, et sur le visage de ma pauvre mère, il frappait. Debout. Elle à terre. Il y allait. Gaiement. Savate. Prends ça dans la gueule . Dans le ventre. Entre les cuisses. Sale pute ! Prends ça ! Ça t’apprendra ! Je rentre. Les pieds sous la table. J’attends. Et la soupe qui n’est même pas chaude ! Tu te fous de moi, ou quoi ? Tu fais quoi de tes journées ? Je vais te répudier ! Je n’en peux plus de toi. Tu me fais honte, voilà. J’ai honte quand il me faut parler de toi. J’ai honte. Je ne peux plus me promener avec toi dans la rue, te présenter à mes amis, je ne peux pas.

Parfois, au café, je raconte que tu es morte. En couches. Oui, je raconte que tu es morte, et que je t’ai aimée, et que tu étais belle, et je pleure devant ces amis de passage, et ils pleurent avec moi, et nous buvons, sec, de l’alcool brut, et je rentre, titubant, bredouillant, mou, et toi, femme, tu n’as rien préparé pour le retour de ton homme, ton mari, celui à qui tu dois tout, celui à qui tu as juré fidélité, lorsque je t’ai prise à 15 ans. Souviens-toi !

Ainsi parlait mon père.

Je me disais, c’est la tradition.

C’est ainsi que les hommes se doivent de parler à leurs femmes.

C’est ainsi.

Et je pensais, moi, ils me marieront à un lointain cousin ou à un riche marchand de la Ville.

Je m’y plierai.

Puisqu’il en est ainsi, je subirai.

Je savais que c’était la Loi.

 

-4-

 

 

 

 

 

 

Je le savais.

Et le cousin n’est pas venu.

Ni le marchand.

Mon père, furieux, désespérait de me voir mariée un jour. Il ne parlait plus de moi quand il descendait à la Ville, tous les matins.

Mes deux sœurs aînées, mariées, je ne les voyais plus. Je n’avais jamais aimé ces deux-là. Elles non plus ne m’aimaient pas.

Combien de fois elles m’ont dénoncé, montré du doigt, combien de fois…

Je suis là, assise, et j’attends.

Il fait nuit.

Et j’ai peur.

J’ai froid.

Je m’appelle Medine Memi.

Pourquoi je ne crierais pas mon nom ?

Pourquoi pas ?

Qui me dira le contraire ? Qui m’interdira de crier mon nom ?

Quel homme ?

Quelle femme ?

Qui ?

Si je le pouvais, je brandirais mon poing à la porte froide et cloutée de leurs interdits.

J’y laisserais ma chair et mon sang.

Je hurlerais.

Si je le pouvais.

 

-5-

 

 

 

 

 

Tête nue. Dans les rues. Le visage baigné de pluie. Je crierais. Dans les rues.

À la face de tous ces monstres. De toutes ces brutes. Je crierais.

À la sortie de l’école, un soir, trois garçons m’ont cernée. Trois jeunes hommes, armés de bâtons. En classe, j’avais laissé glisser mon voile, et ils l’avaient su, ils m’ont frappée, sur le dos, le ventre, tordu les poignets, arraché des cheveux, ils m’ont insultée, ils ont craché, et, plus tard, les côtes douloureuses, les genoux écorchés, tremblante, je suis longtemps restée à terre, et personne n’est venue me secourir. J’avais 12 ans. Je suis rentrée en pleurant à la maison, et mon père, debout dans la cuisine, m’attendait, le ceinturon à la main…

J’en ai pleuré.

Des nuits et des nuits.

À m’étouffer.

J’en ai pleuré.

Un jour, mon père a dit , notre fille Medine, dans un an, nous la marierons à Filiz, le cousin des Hautes Terres, l’éleveur de moutons, le Chef. Il a de l’argent et Medine lui fera quatre ou cinq enfants.

Bien beaux, bien roses.

Des garçons.

Je suis là, assise, et j’attends.

Il fait noir et j’ai peur.

J’ai froid.

Assise sur ma chaise, j’ai froid.

Je les entends qui parlent là-haut.

Ils gesticulent. Parlent fort. Je les entends gesticuler.

 

-6-

 

 

 

 

L’oncle Memet, L’oncle Sahin. Ils gesticulent et parlent fort.

Et moi, j’ai froid.

Assise sur ma chaise, seule.

J’ai froid.

J’étais la fleur de mon village, la fille-fleur, la rose-thé.

Les hommes frisaient leurs moustaches quand je passais dans la rue.

Ils parlaient entre eux de mes jambes et de ma poitrine naissante.

Ils fantasmaient dans les vapeurs de leurs hammams, dans les nuages de leurs alcools, l’après-midi…

Ils me prenaient, me soumettaient, me fouettaient.

Je bramais de plaisir.

Dans leurs têtes.

Seulement dans leurs têtes.

Ou dans leurs rêves.

Je savais.

À la bibliothèque de l’école, j’avais lu dans un livre comment…

J’avais lu tout ça, je savais.

Je croyais savoir.

Je suis là, assise, et j’attends.

Des pas dans le couloir.

Puis rien.

Leurs poings noueux s’abattent, lourds, sur la table de la cuisine.

 

-7-

 

 

 

 

 

Ma mère crie. Elle crie mon nom. ‘’Medine ! Medine ! ! !’’ Elle le crie.

Je pleure. Je pleure pour elle. Mais je ne peux pas la prendre dans mes bras pour la consoler.

Après le thé, ils boivent drus, du raki à gorges bouillantes.

Ils dansent.

Je les entends.

Je ferme les yeux et je les vois, bras levés, jambes lestes, ils tournent autour ede la table. Ils dansent.

Je les entends et je les vois.

À la fenêtre, ma mère pleure.

Elle est toute noire, robe et fichu, et mains ceps de vigne…

Elle pleure en silence.

Autour d’elle, les hommes dansent.

Ils s’enivrent et ils dansent.

Les porcs.

Ils dansent.

Je suis là, assise, et j’attends.

Teoman est debout près de moi.

Il me sourit.

Au zoo, cette après-midi, devant les tigres blancs, un regard à droite, un coup d’œil à gauche, comme bête traquée, mon cœur s’emballe, le sien aussi, je sens son cœur qui se chamade.

Il tend sa main.

Je ne bouge pas.

 

-8-

 

 

 

 

 

 

Je regarde droit devant moi, le tigre blanc et ses grosses pattes.

La main de Teoman effleure la mienne, la prend, la serre.

Dans ma tête, dix mille violons se déchaînent.

Le chef d’orchestre en perd sa perruque blanche.

J’ai vu un concert une fois à la télé, avec des flûtes, des harpes douces, et des cymbales de folie.

J’ai tout ça dans ma tête et dans mon corps, j’ai tout l’orchestre symphonique qui joue pour moi.

Rien que pour moi.

Pour nous.

Teoman ne dit rien.

Lui aussi, il regarde droit devant lui, le tigre blanc qui fait sa toilette avec sa grosse patoune, et la main de Teoman encage la mienne, et je ne suis plus rien.

Je ne suis que bonheur.

Depuis le temps que je connais Teoman, je rêve de cet instant sacré, dans mes nuits de gamine, dans la moiteur de mon lit.

Je rêve de la main de Teoman prenant la mienne.

J’en rêve.

Je m’en fais des films en acidulé, des romans en eau pure des roches…

Et dans le zoo, devant les tigres blancs, je suis l’héroïne de ce roman, je suis Medine Memi, 16 ans, toutes ses dents, et je suis heureuse, heureuse ! ! 

J’explose de joie.

Je ris du tigre blanc qui se lèche les babines, et Teoman rit aussi.

Et nos yeux se trouvent.

Et nos bouches.

Je suis là, assise, et j’attends.

 

-9-

 

 

 

 

 

 

L’homme en noir près de la cage nous a vus.

Il pointe sur nous un index menaçant.

Il crie des insultes.

Teoman, vivement, m’entraîne, et nous courons, à corps perdus.

Nous sortons du zoo. Dans la rue grouillante, nous courons, éperdus.

Nous courons.

L’homme en noir nous a vus. A proféré des insultes.

Teoman dit qu’il avait un sifflet à roulette, un sifflet de flic, et qu’il a alerté tous les hommes alentour, les hommes avachis aux pierres de fontaines.

Qui nous ont pourchassés dans la rue.

Nous leur avons échappé.

Teoman connaissait si bien la Ville et ses venelles.

La main sur le cœur, haletant, il a repris son souffle, et je me suis blottie dans ses bras, et il a baisé ma bouche, et j’ai trouvé délicieux le goût de sa bouche.

Je suis rentrée à la maison.

Ma mère, muette dans la cuisine, et l’homme en noir, debout, près d’elle.

Et mon père qui, lentement, a fait glisser son ceinturon, l’a saisi par une extrémité, et la boucle dure d’acier a blessé mon visage, par deux fois.

J’ai cru que j’allais mourir.

Il frappait. Frappait.

Cognait.

Sans retenue.

Sur mes épaules, mon flanc, ma poitrine, mes cuisses, éructant des paroles de haine.

 

-10-

 

 

 

 

Et l’homme en noir, impavide, qui contemplait la scène sans broncher…

J’entendais les mots ‘’crime’’ et ‘’honneur’’, et ‘’honte’’, et le nom de mon Teoman qui me cinglait, comme une gifle…

Mon père et l’homme en noir m’ont relevée, puis attachée, les mains derrière le dos, bâillonnée.

Ma mère pleurait.

Mes yeux fous la voyaient pleurer.

Et je pensais à Teoman, à la douceur de ses baisers.

J’ai vu le tigre blanc, et je me suis souvenue de la main de Teoman prenant la mienne.

Je n’ai pas pleuré.

Ils m’ont descendue à la cave, hoquetants, braillards.

Ils m’ont laissée, là sur le sol.

Et j’ai vu l’homme en noir prendre une bêche et creuser, creuser…

Il a creusé longtemps.

J’étais par terre, la joue déchirée, sanguinolente, sur la terre froide et glacée.

Bientôt, de l’homme noir, je n’ai plus vu que la tête, émergeant du trou.

Il a arrêté de creuser.

Il s’est extirpé de la fosse en poussant un petit rire obscène de satisfaction.

Mon pére a fait un signe, et ils m’ont assise de force sur cette chaise, et ils m’ont liée, bras et jambes.

Puis ils m’ont hissée à grand peine et fait descendre dans la fosse.

Et depuis, je suis là, au fond de ce trou, assise, et j’attends.

 

-11-

 

 

 

 

 

Un oncle hurle qu’une telle barbarie, jamais…

Un bruit mat et sourd.

Le silence.

Les gémissements de ma mère.

Mon père qui lui crie dessus, la taloche.

Un chien aboie.

Le téléphone.

C’est Téoman.

Mon père lui crie, fils de pute,

Tu as déshonoré ma fille ! Je te tuerai ! J’aurai ta peau ! Et c’est pas parce que ton père est un grand ponte que je ne t’aurai pas ! Je connais ton adresse ! J’ai des amis fidèles qui te trouveront, tôt ou tard. Ils te livreront à moi, et je découperai ta peau, centimètre par centimètre, tu hurleras, comme une bête blessée, tu hurleras, et je verserai des poignées de sel sur tes blessures vives, je fouaillerai tes entrailles fumantes de la lame aiguë de mon couteau, je te scalperai, je découperai soigneusement tes couilles et ton sexe, et je te ferai payer le déshonneur, la honte ! Je te ferai payer tout ça, fils de chien ! Pour te faire payer ce que tu as fait à ma fille, ma cadette, Medine Memi, tu t’en souviens ? On vous a vus au zoo, tous les deux, dans des postures impudiques, on vous a vus ! Il y a des témoins, des dizaines de témoins, des hommes qui étaient là, qui ont vu, qui vous ont vus. Ils vous ont pourchassés dans la rue. Et l’un d’entre eux t’a reconnu. On te connaît ! Tu as manifesté dans la rue contre le Régime, on t’a vu ! Et tu es fiché à la police ! Ton père a beau être un grand Professeur, on sait tout de toi, depuis ta naissance, on sait tout ! ! Fais tes prières, Teoman, car tu es mort ! Un mort vivant !

Le silence.

Un verre se brise.

 

-12-

 

 

 

 

 

 

Et je sais désormais que plus personne ne viendra à mon secours.

Plus personne.

Teoman se terre, tremblant.

Je ne lui en veux pas.

Le silence là-haut.

Ce terrifiant silence.

Je n’en veux pas à Teoman.

Je ne peux pas lui en vouloir.

Je tremble.

Je me dis, ils ont fait ça pour me faire peur, pour me donner une leçon.

Ils vont redescendre bientôt, et trancher mes liens.

Et je pourrai retrouver ma chambre, là où je dors avec mes petites sœurs, et tout sera oublié, et peut-être qu’un jour prochain, dans un zoo, sur une place, devant les tigres bla ncs, je reverrai Teoman…

Il me tendra les bras, et je me serrerai contre lui, fort, si fort, si doux, si tendre, et des milliers d’oiseaux, à nouveau, s’encorvoleront de ma poitrine, et je serai heureuse, tellement heureuse ! Nous oublierons tous nos tourments, et ces jours et ces nuits de tortures, nous les oublierons, dans les bras l’un de l’autre, dans un grand lit, très loin, dans une ville lointaine où personne ne nous connaîtra, ne nous reconnaîtra, plus personne. Et nous irons dans les rues, main dans la main, heureux et libres, et, ton bras, enserrant ma taille, nous marchanderons, pied à pied, pour une babiole qui m’aurait fait envie, dans une échoppe de couleurs. Je serai ta gazelle-lune, tu seras mon lion brut soleil, et si tendre aussi, et si doux, surtout dans nos nuits d’opaline. Ton corps sur le mien, oui, enfin, et la divine blessure, au matin. Nous serons heureux, Teoman, il faut me croire, nous serons heureux, malgré ce tumulte, malgré ces Lois qu’ils prétendent dictées par le Très-Haut…

 

-13-

 

 

 

 

 

 

Je suis là, assise, et j’attends.

Bousculade. Cri de ma mère. Râles étouffés.

Et puis plus rien.

Des pas dans l’escalier. lourds, si lourds.

Ils sont quatre : mon père, l’homme en noir, mes deux oncles.

Ils empestent le mauvais alcool.

Ils s’avancent, lents, sans un mot.

Ils se penchent sur la fosse.

Et mon père parle.

Me parle.

Sa voix est grave, grasse.

Une voix de brumes. Lointaine.

J’entends ‘’Teoman’’, ‘’déshonneur’’, et ‘’punition’’…

De la tête, il leur fait un signe.

Et les trois autres, armés de pelles, remplissent la fosse, et je hurle.

Mes cris ne les arrêtent pas.

Visages clos, à longues et patientes pelletées, ils m’ensevelissent.

Et mon père debout, tout droit, l’œil noyé.

Qui les regarde.

Et me voit mourir.

Sans un mot.

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Published by Dominique Solamens - dans NOUVELLES
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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 20:20

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PLACE VELPEAU

 

Me voilà sur la Place Velpeau. Nu comme un ver. Me voilà beau. Sous ma couverture, hoquetant. Des gens circulent. Des jeunes. Des vieux. Des bigoudis avec chienchien. Des Figaro. Des bérets basques. Des Libé mous. Tout nu. Tout vert. Me voilà beau. Place Velpeau. Y a même un pompier qui m’sourit. Ou un’pompière, va donc savoir. Je me recroqu’ville, je me love. Quelqu’un dit : " Faut faire quelque chose ! ! " J’m’en fous, je rêve, et j’vois des îles, et des bateaux. Plein de bateaux. Des voiles blanches et des cargos. Plein de bateaux. Y a mêm’ Sylvie qui m’apparaît. Les mains tendues, elle me sourit. J’souris aussi. J’aim’bien Sylvie. Lui faire l’amour l’après-midi. Ma belle Sylvie. Et j’ai des souv’nirs de folies. Avec Sylvie. J’vivais ma vie. J’étais l’plus fort. J’avais mêm’des avis sur tout. J’anathémisais. J’étais fou. Je disais y a plus qu’à, faut que. Le doigt pointé sur les abus. Les corrupteurs. Les corrompus. J’en pouvais plus. Je savais tout. Et la Terre tournait sans moi. Tournait. Tournait. Comme manège. J’étais ce pitre-spectateur. Dans les gradins. Au fond. Très loin. Le mec qu’on voit pas. Le tout flou. J’étais ce type. Je l’ai été. Et puis, la vie… J’ai pris des trains et des avions. Tourné en rond. J’ai gerbé fou. Dans les avions et dans les trains. J’écrivais tôt. Gris, dans les brumes de l’automne. j’faisais des mots. A demi-maux. J’me trouvais beau. Quel abruti ! J’me croyais en pays conquis. Je massacrais des innocences. J’avais la science en infusion. J’étais un con. Mais j’l’ignorais. Tout nu. Tout rond. Qu’est-ce que j’buvais ! Un jour, Sylvie a pris la tangente, et voilà. Dies irae. Mes poings brandis. J’ai fait bandit.

J’ai holdupé des hypothèses. Pris en otages des cœurs transis. Oui, je l’avoue, j’ai fait tout ça. Et me voilà tout nu, tout vert. Et hoquetant. Sur la Plac’Velpeau. En hiver. Je sais rien de tous ces gens-là. Qui passent et repassent au-d’ssus d’moi. Y en a mêm’une qui tout à l’heure, m’a jeté un’pièce d’vingt centimes. Comm’ça, ell’rentre chez elle, tranquille, a fait sa B.A., baiss’les stores. Elle allume sa télé-cinoche. Met ses orteils en éventails. Sur le divan. S’en fout d’ma tronche. Elle a donné.

Et pourtant, elle tourne, la Terre…

2

 

 

 

Elle tourne sans moi, elle tourne, boule, et les tsunamis, les séismes s’en donnent à cœur joie, pendant que… Place Velpeau, je miaule à la lune, et le SAMU s’active, clignote. Clignote bleu dans l’ciel de pierre. J’me coule un’bière sur ma déprime. Je ris, je côtoie des abîmes. J’tutoie des gens, j’les confidence. J’ai dans le corps comme une danse. Qui me fourmille et me fébrile.

Et je voudrais tant leur montrer, à tous ces clowns agglutinés, combien j’étais fort autrefois, avant le crash, comment j’étais, chevalière, alliance, bracelet, et mon rire de carnassier.

Pieds nus sur le vernis du pont. A leur claironner des chansons. J’étais heureux dans le vent blond. Avec Mimi, avec Manon. Qui me faisaient la vie si belle.

J’étais heureux.

Sur la marelle de la vie, à cloche-nuit, à perdre temps, j’en ai béquillé des serments.

J’étais le vent.

Et les jours glissaient comme sable.

J’étais le Diable.

Je le savais. C’était l’été. elle était là, frêle et menue. Et ma main nue tenait sa main.

Des nains ricanaient au jardin.

J’ai l’air malin. Ils disent : "  C’est bien ! On va l’embarquer à l’hosto ! ! "

Moi, j’dis mollo, j’ai trop à faire. Et tant à dire et à refaire. Des jours à relancer les dés. A me rejouer.

Ma tête tourne.

Et la Terre avec, à l’envers.

Nu cvomme un ver.

Place Velpeau.

Un soir d’hiver.

3

 

 

 

 

 

Mêm’pas un chien vivrait comm’ça. J’ai honte de moi. Un’fille me tend un bol de soupe.

Moi, je dis non, j’voudrais la vie, cell’des A friques, la vie debout, comme on découvre des Amériques.

J’voudrais la vie.

Et j’le leur dis. Et leur redis.

Mais ils s’en foutent. Si loin. S’affairent.

Et voilà les flics qui rappliquent. Avec leurs tronches de Loi rigide.

Rigide et bleue.

J’veux pas d’leurs mains sur mes vieux restes. J’ai pas un’veste sur ma pudeur.

J’voudrais hurler, mais dans ma gorge, bouillante forge, des cris s’insurgent.

Et m’voilà mort.

Y m’prennent quand y veulent, les bouffons, j’ai plus la moelle, j’ai l’gros bourdon.

Poil au menton.

Et y me flashent flashent numérique.

C’est l’gars qu’était à la télé. Tu sais bien. Mais si. Rappell’toi. Le gars tout nu dans la cuisine. Qu’était divorcé. Qui pleurait. Tu t’rappelles pas ? Qu’avait braqué. Mais si, un’banque.

J’me suis r’trouvé seul dans la rue. Personne pour ma gueule en photo. Ma mégalo en a souffert.

J’ai dit, j’suis le nouveau Messie.

A la télé, y m’ont pas cru.

4

 

 

 

 

 

J’ai montré les clous, les épines. Les traces de sang. Y m’ont pas cru.

J’ai dit, j’voudrais refaire le monde. Comme une ronde. Et des enfants. Y m’ont dit, oui vas-y toujours. Parle, va, parle !

Pendant ce temps, la Terre tourne…

Elle tourne sans toi, mon p’tit gars.

Tu peux toujours tout retrousser. Les manches. Les babines. Te dresser. Elle tournera sans toi, la Terre.

Toujours sans toi, elle tournera.

….

Je suis rentré chez moi, la clé tournait si mal dans la serrure.

Ils avaient posé des scellés sur mes espoirs.

De mon armure, ils ont trouvé la faille, oui.

J’ai rendu les armes, et depuis, me voilà nu sur cette Place.

Mes mains de glace.

M’as-tu vu ?

Me voilà nu.

Je leur ai montré mes faiblesses.

J’me suis répandu sur moi-même.

J’ai disserté sur le Destin. J’en savais rien, moi, du Destin.

J’en parlais bien.

Ils trouvaient que j‘en parlais bien.

Et le Destin s ‘accomplissait.

Tranquille Emile.

Derrière mon dos.

Je pérorais. Bon profil gauche. Je pérorais

Et ils gloussaient.

5

 

 

 

 

 

J’ai dit la rue. A Téhéran, ils ont pendu. Je me suis tu.

Quelqu’un a crié, c’est pas vrai, ce type tout seul, par terre, pourquoi ? On n’a jamais demandé ça dans nos rues et dans not’quartier, on veut pas d’ça.

Nous, on est là, peinards, baguettes. Messe le dimanche, balade au Bois, cinq heures, éclairs au chocolat. Drucker lénifiant gnagnagna.

Et voilà que l’autr’nous virgule avec son duvet et ses râles.

On demandait rien, on donnait tous les dimanches dans l’escarcelle des curés joufflus, on donnait.

Et lui qui exhibe son malheur, tout nu sous sa couverture grise, qui nous agresse, et quelle odeur ! !

Je vous dis pas l’incommodance !

N’empêche que me voilà tout cru, presque à poil devant tous ces gus qui me méprisent, m’ignorent.

Je sens que je vais passer.

J’ai le temps.

Ils me soulèvent doucement.

Très doucement.

Un’fille me sourit.

C’est l’printemps.

Me voilà mort et tout vivant

Applaudissons. Il fait beau temps.

Voilà l’printemps.

J’ai des chopines de sentiments

Pour vous, pour toi.

Buvons vraiment.

Trinquons gaiement.

….

6

 

 

 

 

J’ai plus peur de rien.

Me voilà offert.

Comme on fit jadis au Chœur des églises.

Mains et cœur percés.

Me voilà offert au regard pressé des passants de bise.

Me voilà offert.

Ils ne disent rien.

N’ont rien à me dire.

Je ne serai plus leur mendiant d’un jour, leur sombre alibi.

Je ne serai pas de ceux qu’on oublie.

A peine apparus, si vite rayés.

Ombres sur le mur à jamais gravées.

Je ne serai pas de ceux qu’on oublie.

Je parlerai pour l’avenir.

Ils me disent, ne bougez pas, surtout.

Je n’ai pas mal.

J’ai peur de tout.

Douc’ment, les gars, j’ai un mal fou à me frayer dans ce tumulte.

Un sentier, un chemin, un’route.

Me voilà nu.

Ils disent ce type je l’ai connu.

Je me souviens, je l’ai connu.

Et à la télé, je l’ai vu.

Ils l’ont viré, je crois, j’ai cru.

Leurs yeux noirs quand ils l’ont lourdé.

Ça, je l’ai vu.

De mes yeux vu.

7

 

 

 

 

 

Me voilà nu.

Place Velpeau, un beau soir d’hiver.

Et me voilà.

Lalalala.

Un jour, ça va.

Un autre pas.

J’entends les pas de tous ceux-là qui m’dévoisinnent.

Rouquin, rouquine ou gris cendré.

J’attends l’été.

Je traîne des pieds.

En Iran, ils les pendent, tous ceux qui crient debout.

Ils les pendent, j’te dis.

Strangulés !

Tu comprends ?

Tout ça, parce qu’ils ont dit…

Et vlan ! Ils te les pendent.

Ils meurent, les mecs, tu vois, ils meurent, ils crient, s’étouffent.

Pensent à des proches aimés.

Et meurent.

Dans le gouffre.

Ils meurent d’avoir osé.

Et puis la Terre tourne.

Ils pendent, et elle tourne.

Et me voilà tout seul. Tout seul tremblant. Ils me soulèvent. Je dis, je voudrais une chambre avec vue sur la mer, pour moi.

J’entends leurs mots d’urgence. Et je me tais enfin. Je me tais sur la Place Velpeau.

Nu comme un ver, me voilà beau.

Place Velpeau.

 

 

 

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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 16:23

                                                                    1

 

 

 

 

                                                           SURPRISE !

 

 

- Bonsouâââârrr ! ! ! Je suis votre voisin !

Le type à qui Victor Raglin vient d’ouvrir la porte de son appartement a un gros nez rouge et une perruque frisée vert fluo.

- C’est pourquoi ?

- Je suis votre voisin, je vous dis, et…

- À quoi ça rime ce déguisement ridicule ? On est pas carnaval aujourd’hui ! !

- Je suis votre voisin, donc…

- On va le savoir, mon pote ! Et c’est à quel sujet ?

- Une représentation.

On glousse dans le dos du clown.

Une petite nana surgit, travestie en souris grise, avec d’énormes oreilles de Mickey, et de longues et fines moustaches en fil de fer.

Elle pépie :

- Je suis votre voisine, et…

- C’est pas bientôt fini, ce cirque ? J’ai pas que ça à foutre, moi ! Je travaille !

- Il travaille, notre voisin ! Notre voisin Glinglin travaille, figure-toi, Moussette !

- J’en crois pas mes grandes oreilles, monsieur Gus !

- Je m’appelle pas Glinglin, et je travaille vraiment !

- À quouâââ ? À quouâââ qu’il travaille le Mossieu, mon Gus à moi ?

- Je… Je fais des traductions..  Je travaille sur mon ordinateur, et je fais des traductions…

- Des traductions ! Des traductions ! ! Qu’est-ce que ça fait chic ! Je travaille chez moi et je fais des tradussions ! !

- T’as raison, Moussette ! C’est drôlement chic !

Victor va pour refermer la porte, mais le clown a glissé sa grande savate dans l’entrebâillement.

- Chut ! ! C’est pour une représentation, on vous dit !

Moussette, la souris grise, a brandi un gros pistolet sous le nez de Victor.

Elle pétarade un rire, gamine :

- C’est un vrai, M’sieu Victor ! Un vrai de vrai ! Un qui fait bang ! Bang ! Avec des trous gros comme ça dans la tête ! ! !

Brutalement, elle a poussé Victor dans le salon.

Il s’affale sur le canapé, hébété. Se rue sur le téléphone.

- Tss ! Tss ! Tss ! fait Moussette en agitant l’engin de mort. Pas d’ça, Victor ! Chut ! On est sage ! On regarde le pestacle et on est sage !


                                                               2

 

 

Victor blêmit :

- Comment vous connaissez mon nom ?

- Ça, c’est le Grrrand Secret des Clowns ! ! ! Pas vrai, M’sieu Gus ?

- Sûr, Madame Moussette ! C’est le Grrrand Secret des Clowns ! Veuillez attacher notre spectateur, Madame Moussette ! ! Le pestacle va commencer ! ! !

Vite fait, bien fait, Victor se retrouve saucissonné, menotté, bâillonné sur le beau canapé de cuir. Pas eu le temps de dire ouf. Trois coups frappés sur la tête.

Spectacle.

- Bonsouâââârrr, Mesdames et Messieurs ! ! ! Bonsouâââârrrr ! ! ! Ce souââârr, grrrand espectacle dans l’appartement de Mossieur Victor Raglin, quarante-cinq ans, divorcé, un enfant, profession, traducteur ! ! ! !

- Humpfff ! Humpfff ! fait Victor sur le canapé.

- Acte I, scène 1 !

(Moussette a enlevé ses attributs de souris : elle est désormais une jeune femme. Elle entre, ôte son manteau, se débarrasse de ses chaussures, se sert un verre, et s’écroule sur le fauteuil.)

- C’est moi, chéri ! Je suis rentrée !

(Le clown ôte son nez rouge et sa perruque fluo. Il est jeune, bien mis.)

- Je suis là, ma chérie !

(Ils s’embrassent. Le spectateur gigote de plus en plus sur le canapé)

- Je t’aime, Clara !

- Moi aussi ! Marions-nous !

- Oui ! Marions-nous ! !

(Ils s’embrassent. NOIR.)

- Humpfff ! Humpfff ! ! !

- Acte I, scène 2 ! L’enfant ! !

(Elle entre, un poupon dans les bras.)

- Il a hurlé toute la nuit ! ! Toute la nuit ! ! ! Je me suis levée une dizaine de fois, et toi, bien entendu, tu n’as pas bougé le petit doigt ! Tu dormais ! Monsieur dormait ! ! !

(Il entre ébouriffé, en robe de chambre.)

- J’étais crevé, tu comprends ? Crevé ! Toute la journée devant mon écran, à traduire ce putain de polar à la con ! Dix heures de rang ! ! !

- Et moi, je bosse pas, peut-être ? Sept heures de bureau, à rédiger des factures ! À me manger les réflexions salaces de mes machos de collègues ! Après, je récupère le môme à la crèche, je fais deux ou trois courses, la bouffe ! Toi, tu tires la gueule, comme tous les soirs !


                                                                                                                                                                 3

 

 

 

Tu me gaves avec tes histoires de traduction ! Je couche le môme ! Il s’endort une demi-heure, et après, il se réveille, et il hurle, toute la nuit, il hurle ! Et toi, tu dors ! ! !

- Tu m’emmerdes ! J’en ai marre de t’entendre gueuler ! ! !

(Il claque la porte et sort. NOIR.)

- Humpfff ! ! !Humpfff ! ! !

- Acte I, scène 3 ! ! ! La Rupture ! ! !

(Elle a des lunettes noires. Elle s’assoit en face de lui.)

- Me voilà !

- Pas trop tôt ! Une demi-heure que j’t’attends !

- J’ai dû déposer le petit à la crèche, et j’ai été prise dans un bouchon, sur le périph’ !

- C’est nul de prendre le périph’à cette heure-là !

- C’est nul, peut-être, mais j’ai pas eu le choix !

- On a toujours le choix !

- Commence pas, hein ! Pourquoi tu m’as fait venir dans ce bistrot ?

- Signe ! Tu mets tes initiales en bas de chaque feuillet, et tu signes !

- C’est tout ?

- C’est tout !

(Elle signe. NOIR)

- Humpfff ! ! ! Humpfff ! ! !

- Ôtez-lui son bâillon, Madame Moussette ! Qu’on l’écoute un peu, le Victor Raglin ! ! Il a quelque chose à nous dire, je crois bien ! !

Madame Moussette s’exécute.

Libéré, Victor hurle : « Qu’est-ce que vous fabriquez ? Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Vous jouez à quoi, là ? ? »

Le canon du pistolet vient se nicher dans la narine droite de Victor.

- Chuuuuuuttt ! On se calme, hein ! ! Sinon, re-bâillon sur la boubouche au vilain Totor !

- Je veux savoir ! ! !

- Y a rien à savoir, dit le clown. Y a à regarder ! Et à méditer ! ! !

Moussette a bondi sur la scène.

-         Acte I, scène 4 ! Le projet infernal ! ! !

(Le clown ôte sa perruque et son nez. Il s’assoit face au spectateur, les cheveux en désordre, la chemise ouverte. Il boit.)

- Brusquement, devant moi, au café, elle s’est levée, et, lentement, méthodiquement, elle a déchiré en mille morceaux le document qu’elle venait de signer, des confettis qui sont tombés sur la table, dans les tasses. Elle a rejeté la tête en arrière, et elle a ri, d’un atroce rire de gorge. Je me suis dressé, les mains an avant, j’ai crié.


                                                                                                                                                                                                     4

 

 

 

Elle a tourné les talons, et elle est sortie du bistrot en courant. J’ai essayé de la rattraper, mais il y avait trop de monde. Je me suis pris les pieds dans les brides du sac d’une grosse bonne femme, et je me suis étalé de tout mon long. Les gens ont ri.

Rentré chez moi, j’ai bu, j’ai pensé à l’enfant qui allait m’échapper, et je me suis dit : « Elle doit disparaître ! ! »

..

Victor, ligoté sur le canapé, hurle comme un perdu : « C’est faux ! Ça ne s’est pas passé comme ça ! Je n’ai jamais dit ça ! ! ! Et d’abord, il n’y avait pas de témoin ! ! Cette scène, vous l’avez inventée ! ! !

Madame Moussette, en trois gracieux bonds de souris, se plante devant Raglin :

- Un dictaphone à commande vocale était dissimulé sous la table basse du salon ! ! ! ! Je fais écouter la cassette, monsieur Gus ? ?

- Pas la peine, Madame Moussette ! ! La pièce continue ! ! !

- C’est faux ! C’est faux ! ! !

- Attâtion, M’sieur Totor ! ! ! Chut ! ! ! Plus un mot ! Sinon, panpan sur la caboche ! ! !

- Acte II, scène 1 ! ! Au tribunal !

- Je suis sorti furieux du tribunal ! Le divorce avait été prononcé à mes torts, et je perdais la garde de l’enfant, tout en obtenant un droit de visite drastique ! ! J’étais furieux !

- C’est faux ! C’est faux ! ! ! Tout est faux ! ! !

Un coup sur la tête, pof ! Le sang coule au front du beau Victor.

Moussette disparaît dans la cuisine, et revient habillée en homme, perruque poivre et sel, lunettes noires, costume-cravate .Elle va s’asseoir à une table.

- J’espère que ce n’est pas un piège ! J’aime pas ça ! J’aime pas ça du tout !

- Je suis en retard ! Je vous demande pardon ! J’ai été coincé dans les embouteillages ! J’ai fait la connerie de prendre le périph’ ! À cette heure-ci !

- Vous avez l’argent ?

- La moitié, comme promis ! L’autre moitié après l’exécution du contrat !

 - Ça me paraît correct !

- Quand ?

- Demain soir, à vingt heures, tout sera réglé !

- Très bien. Vous ferez disparaître tous les documents, la photo, le plan ?

- Ce sera fait, pas d’inquiétude !

- Elle ne… Je veux dire… Elle ne souffrira pas ?

- Faites-moi confiance ! Je suis un professionnel !

- Bien ! très bien !

(NOIR)

- C’est faux ! C’est faux ! Je suis innocent ! Je suis innocent !


                                     5

 

 

 

D’un revers de main, l’homme-clown lui décoche une gifle qui l’envoie valdinguer contre la table basse. Le sang coule encore.

- J’ai mal !

- Fallait pas faire le malin, Victor ! ‘Toute façon, elle est pas terminée, la pièce !

- Acte II, scène 3 ! La Délivrance ! !

- J’ai reçu un coup de fil du type à moustache. Il a dit : « L’accident a eu lieu ! » ou quelque chose dans ce genre. J’ai fourré le fric dans un sac, et je suis allé au rendez-vous. J’ai déposé le sac dans une cabine téléphonique comme prévu, et je suis parti. L’enfant était chez mes parents, en sécurité. Je suis rentré chez moi. J’ai fini de traduire les dernières pages du polar sur lequel je bossais depuis un mois, ‘’Virage dangereux’’, c’était le titre. L’histoire d’un type qui veut se débarrasser de sa femme, et qui paye un tueur qui lui sabote sa voiture contre de l’argent, et l’accident a lieu, et…

- Arrêtez ! Arrêtez ! ! C’est faux ! C’est faux !

- Chut ! Chut ! Mais chut ! !

Trois coups de crosses assénés sur le crâne. Victor s’effondre, le visage en sang.

- Acte II, scène 4 ! Épilogue ! !

 - Je n’ai pas été inquiété ! Je n’ai plus jamais entendu parler de ce type à moustache ! J’avais de plus en plus de boulot, deux polars par mois, à peu près. Je n’avais pas le temps de m’occuper de l’enfant. Je l’ai confié à mes parents. Ils en ont été très heureux. Depuis, je vis seul dans cet appartement. Ma mauvaise conscience ne m’empêche pas de dormir. J’étais tranquille jusqu’à ce soir, quand une espèce de clown à perruque vert-fluo est venu sonner à ma porte…

- NON ! ! NON ! !

- Du beau travail, Madame Moussette ! Il n’a pas souffert, c’est parfait !

Ils sortent de l’appartement, referment soigneusement la porte. Ils ont revêtu à nouveau leurs costumes de clown et de souris . Ils traversent le palier, se placent devant la porte de l’appartement d’en face. Le clown va appuyer sur la sonnette. La souris grise se cache derrière lui. Le clown sonne. La porte s’ouvre. Un visage de femme apparaît dans l’entrebâillement.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Bonsouâââârrrr ! ! ! Je suis votre voisin !

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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 09:25

 

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DERNIÈRES RECOMMANDATIONS

 

 

Robert ,

Tu trouveras cette lettre sur la table de la cuisine quand tu rentreras de ton travail.

J’ai fait la vaisselle et le ménage. Il y a un billet de cinquante euros dans la boîte à café sur l’étagère près du frigo. C’est tout ce que je peux faire. Excuse-moi.

Pour le petit, j’ai prévenu l’école. C’est Sabine, la petite voisine, qui ira le chercher le soir. Elle sera là aussi pour son goûter et pour son bain, ne t’inquiète pas.

Essaie de le nourrir correctement. Toi, évite les charcuteries. Pense à ton cholestérol.

Tu vas le remarquer sûrement en pénétrant dans le salon, il n’y a plus de télé. Ce foutu engin extra-plat-machin-chouette qui nous avait coûté plus d’un mois de salaire, je l’ai revendu.

Je ne te dis pas à qui, tu serais fichu d’aller le récupérer.

Le bar est vide aussi. Enfin, je l’ai vidé : toutes les bouteilles dans l’évier de la cuisine, glouglou. Ça m’a pris un temps !!

Sur la table basse devant le canapé, tu trouveras le dossier avec toutes les factures : j’ai tout classé.

Pour l’emprunt de la voiture, je leur en ai réglé la moitié. Tu te débrouilleras pour payer le reste.

En ce qui concerne les autres crédits, je n’ai rien fait. Ils sont tous à ton nom, après tout.

Il y en a pour quarante mille euros à peu près. Mais tu devrais le savoir.

Le proprio a appelé dans la matinée. Il réclamait ses trois mois de retard.

Je lui ai dit que je partais et que c’était toi désormais qui prenais le relais.

 

2

 

 

 

 

 

 

 

Dans la pile du courrier, tu trouveras la lettre de l’huissier. Il doit passer mercredi vers 14 heures. D’ici là, j’espère que tu auras fait le nécessaire pour rembourser toutes tes dettes.

Je te f ais confiance.

J’ai résilié l’abonnement de ton portable : c’était débité sur mon compte. Tu ne t’étonneras pas, donc, si tu ne peux ni appeler, ni recevoir de coups de fil.

N’essaie pas de me joindre non plus, j’ai changé de numéro.

Dans l’armoire de la chambre, j’ai rangé tes caleçons, tes T-shirts, et suspendu tes chemises et tes pantalons.

Pour le linge du petit, tu verras avec Sabine : elle est très douée pour le repassage.

Tu vas voir que s’occuper d’un enfant, c’est un boulot à plein temps.

Comme ça, tu auras tout loisir de faire connaissance avec ton fils : il a six ans, et il ne connaît de toi que ta nuque de gros beauf qui se tape des matches de foot à la télé jusqu’à l’indigestion.

Tu en as pour quelques mois, le temps que je m’organise.

J’ai pris un avocat. Je vais demander le divorce et la garde du petit.

Un dernier détail : Je suis partie avec le PC.

Figure-toi que j’ai eu accès à ta messagerie. Ton mot de passe, ‘’FOOTBALL’’ était vraiment trop facile à trouver, je n’ai pas cherché longtemps.

Et cette Lydie ou Lydia à qui tu envoies des mails enflammés, tu peux aller la rejoindre quand tout sera réglé pour le petit.

Elle a l’air disposée à supporter un gros porc comme toi qui passe ses journées et ses soirées à se gratter le bide devant l’écran géant. J’espère qu’elle en a un dans son salon. En tout cas, je lui souhaite bien du courage.

Je te hais. Bien à toi,

Clara.

 

 

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