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1

On est là, une dizaine, en rangs d’oignon, chacun une rose rouge à la main.

Il fait froid.

En plus, il pleut. Une pluie fine et glacée.

Perçante.

Dans mes petits escarpins vernis noirs, je me les…

Heureusement, j’ai mis des collants chauds, noirs et ma robe-fuseau, noire. Mon manteau, noir aussi, est doublé matelassé. Sous mon pull à col roulé, noir, j’ai un bon vieux thermolactyl à manches longues, tout blanc.

J’ai des gants fourrés en peau, noirs, et, sur la tête, mon petit chapeau cloche noir, celui que je ne sors de la naphtaline que pour les grandes occasions, les enterrements par exemple.

….

Maggy, avec son profil d’oiseau de proie, d’aigle, plutôt de faucon, se tient là toute droite, les mains croisées sur son bas-ventre, veuve, comme une veuve, manque plus que le voile de tulle noir, debout, le visage ravagé de larmes, devant le cercueil de chêne verni posé sur deux tréteaux.

Cette salope.

Elle a pas honte.

Première devant le cercueil. En tête. Devant.

Elle a toujours rêvé d’être devant, celle-là. La première.

Déjà, à l’école, elle me tirait les nattes, me griffait, me bourrait de coups de poings dans les côtes pour être la première à dire bonjour à la maîtresse, le matin.

La première, toujours.

Mes premiers mecs, elle me les a soufflés, même pas eu le temps de dire ouf. Avec son bec d’oiseau, elle me les a soufflés, cette, et pourtant, je l’ai vue à poil plein de fois, je suis quand même sacrément mieux gaulée qu’elle, son mari en sait quelque chose, trois quatre week-ends aux Sables d’Olonne, elle n’en a jamais rien su.

Je rigole.

Et l’autre, derrière elle, ce grand connaud, le nez goutteux, qui brandit un parapluie noir pour abriter sa chérie.

Il est cocu en plus, et il le sait pas, comme tous les dix-cors qui se respectent, toute la ville y est passée, dans le nid d’aigle, et l’autre là, tout en noir aussi, qui la couve de ses yeux enamourés, et qui lui tend son parapluie noir.

Ridicule.

Je me marre.

2

 

 

 

 

 

 

Le curé goupillonne un max. Il bredouille des litanies en latin de cuisine, et le petit enfant de chœur rouquin, à ses côtés, claque allègrement des dents qu’il a longues, surtout les deux incisives, façon lapin.

Et voilà la mère Minvielle ! En troisième position. Bien joué.

Qu’est-ce qu’elle a fait de beau, cette pie-grièche ? Les dernières courses, les derniers soins, toute mielleuse ?

Un scorpion, en fait.

Elle est toute petite, ratatinée.

Oublié son dentier dans le verre à dents, sur la table de nuit, on dirait.

Je l’imagine en train d’ouvrir toutes les armoires, de retourner tous les matelas, de fouiller dans tous les placards, alors que le corps était encore tiède.

Je l’imagine.

Elle a dû s’en mettre plein les poches de son tablier à carreaux.

Elle grelotte dans son petit manteau gris étriqué. On dirait qu’elle gagatte des prières sous son parapluie bleu.

Je la connais par cœur. Elle a l’œil qui frise, la fureteuse. Elle fantasme déjà. Palmiers, sable blanc. Pension complète.Tout compris. Buffet à volonté, et gogos-boys le soir, avec billets de 50 glissés dans le string.

Elle fantasme, j’en suis sûre, elle s’envole déjà.

Juste derrière elle, blouson de rocker à franges, banane noir corbeau, Levi’s 501 stone washed, boots mexicaines en peau de python, Jacquelin, le fan de Dick, intérim plus intérim plus chomedu, un pois chiche bien sec à la place du cerveau.

Qui pleure, en plus !

J’y crois pas, il pleure !

Il protège de ses grands bras maigres une petite blonde anorexique, la gueule plâtrée, les yeux khôl. On l’a vue une fois à la télé, infos régionales, chanteuse-brailleuse dans un groupe néo-punk, et depuis, elle s’en remet pas, la chauve-souris. Petite grive apeurée, elle se la joue douleur, et pourtant, je vois bien les $ dans ses grands yeux vides de faïence.

Elle chope la nuque de son rebelle, préféré, et elle lui roule une pelle, fougueuse.

Presque devant le cercueil.

Gonflée.

3

 

 

Attention, danger ! Voilà le couple Lambert, les voisins de palier.

Lui, Ingénieur des Mines à la retraite, elle, Secrétaire de Direction de je ne sais plus qui, à la retraite, pareil, pas d’enfants, l’utérus plein de toiles d’araignées. Lui, PMU-LOTO, elle tricot-crochet-feux-de-l’amour-Star-Ac, et grands discours sur les immigrés qui encombrent nos trottoirs dans leurs cartons pourris, lui, trente verrous de sécurité à la porte blindée, film porno à la télé, le premier samedi du mois pendant que bobonne en écrase dans le champ de bataille conjugal déserté.

Ils en ont fait des trucs et des machins, ces deux-là, des démarches, des salamalecs, des ‘’vous n’avez besoin de rien ? Parce qu’on est là, vous savez, entre voisins, si on ne peut pas se rendre service, hein ?’’

Et l’autre, sa bonne femme, par-dessus l’épaule de son Ingénieur des Mines, qui travellingue et zoome sur le couloir, le salon tout au bout, et les petits bronzes nord-coréens, et surtout la litho de Bacon, ‘’La Femme-Caprice’’, un million d’euros, au bas mot, l’expert l’avait affirmé, c’est un authentique, un des cinquante exemplaires tirés sur velin d’Angoulème, et la mère Lambert qui en bavait le jour, la nuit, elle qui, avant de voir le chef-d’œuvre, pensait que Bacon, c’était du lard de cochon qu’on faisait frire avec des œufs, le matin.

Ah, ils en ont fait, des allées et venues, ces deux-là, des pieds servilement essuyés sur le paillasson, et les oh d’admiration devant le Bacon et les bronzes, et, dans la tête, le fichier ‘’Enregistrer sous’’, on ne sait jamais.

Ah, les rapaces !

Elle s’accroche au bras de son mari. Elle joue à l’épouse éplorée, alors que, dans le quartier, tout le monde sait qu’ils couchent à l’Hôtel des Culs Tournés depuis belle lurette.

Mais, quand il s’agit de fric…

Je glousse.

Intérieurement.

4

 

 

 

 

 

 

 

Et qui c’est que je vois qui ramène son grand pif pointu derrière les Lambert ?

La Jocelyne ! Vous me croyez si vous voulez, la Jocelyne !

La fille légitime, la fille prodigue, celle qui a craché toute sa vie sur sa mère ! ! Jocelyne Berrouat !

Trois mariages, trois divorces, quarante-six fausses couches !

On lui doit l’invention de la pompe perso pour aspirer le pognon de Môman !

Aucune dignité !

Moi, à sa place, je serais restée dans mon trou, je me serais couverte de cendres, comme dans l’Antiquité, mais non, elle a fait le voyage, la carne, elle est là, bien là, debout . Elle regarde à droite, à gauche. Elle m’a repérée tout à l’heure, un sourcil levé. À ses côtés, un blondinet dégarni, la trentaine, une de ses dernières proies sans doute, qui serre les dents sous la pluie glaciale, et qui doit penser, putain, pourquoi j’ai pas pensé au parapluie, pourquoi.

La Jocelyne ! !

Elle m’en a fait voir de toutes les couleurs, aussi, celle-là ! J’étais sa cousine-victime préférée, sa poupée vaudou, quoi !

Des saloperies, elle m’en a fait, la garce !

Dès que je sortais un poil de la route, elle me dénonçait à sa mère, cette horreur, parce que moi, de mère, j’en avais pas, ou plus. C’était elle, ma tante, qui avait pris le relais, et qui m’avait élevée comme sa fille. Et l’autre qui me dénonçait sans arrêt, qui pignait devant sa mère que j’avais fait ceci, cela…

Et ma tante, ma pauvre tantine, comme Saint Louis sous son chêne, qui écoutait les griefs de la harpie en se tapotant le menton, et qui jugeait, sévère, mais juste.

En fait, j’avais signé un contrat tacite avec elle, et elle faisait mine de me punir. Et la Jocelyne, sa vraie fille, qui y croyait !

Je jubile.

Elle me fixe.

J’ai cru deviner un petit sourire sado sur ses lèvres peintes. Le blondinet glaglatte et lui glisse un mot à l’oreille. Elle te lui retourne un méchant coup de coude dans le foie, et il la ferme aussi sec, l’amant de passage.

Non, mais !

Jocelyne ? Se laisser monter sur les arpions par un mâle, même blondinet dégarni ? Non, mais !

5

Le curé brandit son micro HF, et inonde une dernière fois la boîte vernie.

C’est le moment tant attendu de la fosse.

Quatre costauds empoignent le parallélépipède, et le font descendre en douceur dans le trou.

L’enfant de chœur rouquin soupire, soulagé.

Le type des Pompes Funèbres Générales nous fait signe d’avancer, et on obéit.

Maggy, la première, comme il se doit, jette sa rose rouge sur le cercueil. Suivie de son mari. Et de la mère Minvielle. Et du couple rock-punk. Et des Lambert. Et de la Jocelyne et de son concubin de l’instant. Et ça soupire. Et ça gémit. Et ça flotte toujours, dru et glacé.

Je bénis le chapeau cloche qui me protège.

Quand vient mon tour, je me penche sur la fosse et je lance ma fleur.

Je pense à ma gentille tantine, toute raide sous ses planches, et je me dis, elle n’entend rien, elle ne voit rien, et c’est tant mieux.

Je marche vers la sortie du cimetière, à pas lents, mesurés.

Les premiers à me tomber dessus, c’est Maggy et son cocu. Bises dans le vide :

- Tu es venue ?

- Ben, oui !

- Quel malheur !

- Voui ! Quel malheur !

- Elle avait fait un testament, j’espère !

- Ben, oui, sans doute !

Et voilà la Jocelyne qui rapplique, suivie de très près par son dégarni du dôme.

- Et le Bacon ? Il est en sécurité, le Bacon, au moins ? Parce que, quand je suis arrivée, hier soir, il était plus accroché, le Bacon ! ! Ni les bronzes ! Je les ai pas revus, les bronzes !

- Tout est en sécurité Jocelyne, chez Maître Chauffier !

- Ah, ouf ! Je respire ! !

- Tu te rends compte ? Des millions que ça vaut, tout ça ! ! ! Des millions ! !

Jacquelin ricane bêtement, et sa Draculette enfonce délicatement ses ongles vernis noirs dans le gras de son biceps.

Les Lambert s’approchent de nous. Ils n’osent pas prendre part à la conversation. Quand on n’est pas de la famille… Mais ils écoutent, les esgourdes grandes ouvertes.

6

- Et toi qui étais sa nièce préférée, elle t’en a parlé, du testament ? Tu l’as pas eue au téléphone, la semaine dernière ?

C’est Maggy qui attaque la première. Je rétracte mes orteils gelés dans mes escarpins, et je réponds, " Oui ! Je l’ai appelée, oui ! On a parlé de choses et d’autres, du temps pourri, surtout ! "

Jocelyne me fusille de ses yeux jaunes.

- Vous n’avez parlé que du temps pourri ! ! ! !

Sa voix rauque de crécelle, je la reconnais.

- Absolument ! Du temps pourri, c’est tout !

- Tu vas nous faire croire ça, peut-être ! ! !

Maggy a craché à quatre centimètres de mon nez.

Je la repousse doucement.

Je jette un rapide coup d’œil à ma montre-bracelet :

- Ouh là là ! Quinze heures, déjà ! ! Il faut que je me dépêche ! Vite, j’ai un train à prendre ! Je vous laisse ! Bises !

Je les plante là, tous, tout noirs, trempés, défaits.

Le taxi m’attend à la sortie du cimetière.

Je m’y engouffre.

- Merci de m’avoir attendue ! À la gare, s’il vous plaît !

- Sale temps, hein ?

- Oui. Sale temps !

Je souris.

Dans ma tête, j’entends la belle voix grave de Maître Chauffier, le notaire, qui m’a appelée, hier soir :

- C’est entre nous, ma chère amie, mais je suis en mesure de vous annoncer que vous êtes la seule héritière !

J’ôte mon chapeau cloche, défait le col de mon manteau.

Je regarde par la vitre perlée de pluie les peupliers qui défilent, et je me dis : " Qu’est-ce qu’il fait beau ! "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ENTERREMENT

 

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