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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 09:25

 

1

DERNIÈRES RECOMMANDATIONS

 

 

Robert ,

Tu trouveras cette lettre sur la table de la cuisine quand tu rentreras de ton travail.

J’ai fait la vaisselle et le ménage. Il y a un billet de cinquante euros dans la boîte à café sur l’étagère près du frigo. C’est tout ce que je peux faire. Excuse-moi.

Pour le petit, j’ai prévenu l’école. C’est Sabine, la petite voisine, qui ira le chercher le soir. Elle sera là aussi pour son goûter et pour son bain, ne t’inquiète pas.

Essaie de le nourrir correctement. Toi, évite les charcuteries. Pense à ton cholestérol.

Tu vas le remarquer sûrement en pénétrant dans le salon, il n’y a plus de télé. Ce foutu engin extra-plat-machin-chouette qui nous avait coûté plus d’un mois de salaire, je l’ai revendu.

Je ne te dis pas à qui, tu serais fichu d’aller le récupérer.

Le bar est vide aussi. Enfin, je l’ai vidé : toutes les bouteilles dans l’évier de la cuisine, glouglou. Ça m’a pris un temps !!

Sur la table basse devant le canapé, tu trouveras le dossier avec toutes les factures : j’ai tout classé.

Pour l’emprunt de la voiture, je leur en ai réglé la moitié. Tu te débrouilleras pour payer le reste.

En ce qui concerne les autres crédits, je n’ai rien fait. Ils sont tous à ton nom, après tout.

Il y en a pour quarante mille euros à peu près. Mais tu devrais le savoir.

Le proprio a appelé dans la matinée. Il réclamait ses trois mois de retard.

Je lui ai dit que je partais et que c’était toi désormais qui prenais le relais.

 

2

 

 

 

 

 

 

 

Dans la pile du courrier, tu trouveras la lettre de l’huissier. Il doit passer mercredi vers 14 heures. D’ici là, j’espère que tu auras fait le nécessaire pour rembourser toutes tes dettes.

Je te f ais confiance.

J’ai résilié l’abonnement de ton portable : c’était débité sur mon compte. Tu ne t’étonneras pas, donc, si tu ne peux ni appeler, ni recevoir de coups de fil.

N’essaie pas de me joindre non plus, j’ai changé de numéro.

Dans l’armoire de la chambre, j’ai rangé tes caleçons, tes T-shirts, et suspendu tes chemises et tes pantalons.

Pour le linge du petit, tu verras avec Sabine : elle est très douée pour le repassage.

Tu vas voir que s’occuper d’un enfant, c’est un boulot à plein temps.

Comme ça, tu auras tout loisir de faire connaissance avec ton fils : il a six ans, et il ne connaît de toi que ta nuque de gros beauf qui se tape des matches de foot à la télé jusqu’à l’indigestion.

Tu en as pour quelques mois, le temps que je m’organise.

J’ai pris un avocat. Je vais demander le divorce et la garde du petit.

Un dernier détail : Je suis partie avec le PC.

Figure-toi que j’ai eu accès à ta messagerie. Ton mot de passe, ‘’FOOTBALL’’ était vraiment trop facile à trouver, je n’ai pas cherché longtemps.

Et cette Lydie ou Lydia à qui tu envoies des mails enflammés, tu peux aller la rejoindre quand tout sera réglé pour le petit.

Elle a l’air disposée à supporter un gros porc comme toi qui passe ses journées et ses soirées à se gratter le bide devant l’écran géant. J’espère qu’elle en a un dans son salon. En tout cas, je lui souhaite bien du courage.

Je te hais. Bien à toi,

Clara.

 

 

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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 11:36

LE VOYAGE

1

- Sacré voyage, hein, le pt’it Blanc !!!

Mon voisin est un grand costaud. Le fouet en bandoulière, il ricane et me toise.

- Oui, M’sieu ! Sacré voyage !

- M’appelle pas M’sieu !! Je suis Sorg ! Et tel que tu me vois, je serai bientôt ton chef !

- Mon chef ??? Mais… je ne comprends pas !

- Tu comprendras bien assez tôt !!! Accroche-toi !!!

Trou d’air.

Phénomène d’aller-retour, c’est ainsi qu’on appelle ce chamboulement, dans le Grand Voyage, tout au moins, c’est ce que les Anciens,les Rescapés, racontent, le soir, à la veillée, les yeux pétillants d’étoiles….

Dans la nuit, nous plongeons. En avant. En arrière. Le grand Sorg a noué son fouet autour de mon cou. Il me tient contre lui serré.

Une rumeur.

Des cris.

La nuit s’éparpille et se morcelle.

Je vomis. Longuement.

Sorg me hurle : " Tiens bon ! "

Je déglutis. Souris faiblement. Accalmie.

Nos compagnons se relèvent, râlant.

Sorg me dit : "  Il faut résister. Nous aurons bientôt l’opportunité. Ne me lâche pas !! Reste près de moi, et tu verras !! "

….

La nuit s’agite. Au-dehors, c’est tumulte.

Sorg fait claquer des ordres brefs.

Tous se serrent derrière lui, muets.

- Tu vois, ils m’obéissent !!Au doigt et à l’œil !! J’ai l’âme d’un chef !!!

Sa face s’éclaire d’un large rictus. Je me dis : "  Il vaut mieux être avec lui que contre lSéisme. Chamboulis. Je crie. Je me vide.

Sorg, de son fouet, me rattrape à temps.

La porte de la cabine de pilotage s’est entrouverte.

Sorg s’y engouffre, m’entraînant.

…Et ce qui suit est indicible…

En deux temps, trois mouvements, Sorg se jette sur le chef-pilote, il l’étreint, l’enserre, l’avale tout cru, rote un bon coup, et saigne le co-pilote qui n’a pas le temps de réagir. Il le gobe lui aussi, sans me quitter des yeux, moi, terriffié, blanc comme craie.

Il rote encore bruyamment et lâche :

- Je prends les commandes ! Occupe-toi des autres, derrière ! Qu’ils se tiennent tranquilles !!

Je referme la porte, et je me retrouve devant la troupe, et je m’entends prononcer ces mots :

- Sorg est désormais notre chef !! Il a pris les commandes, et tout va bien désormais. Tenez-vous tranquilles, et il ne vous arrivera rien de mal !

Mon corps ne tremble pas. J’ai dit ces mots. J’ai entendu ma voix…

 

 

2

De retour dans la cabine, j’anonne mon rapport, simple, atonal, neutre .

Sorg me dit : "  Tu iras loin ! Tu ne leur as rien dit ! Tu as su garder le secret ! Je t’en sais gré ! "

Il s’est doucement retourné vers moi, et c’est à ce moment-là que j’ai senti que j’étais le suivant sur sa liste.

Il m’a tourné le dos à nouveau.

Je n’ai pas réfléchi. Je me suis approché doucement, lentement, sans bruit.

J’ai enroulé mon fouet autour de sa gorge. Je l’ai entendu gargouiller :

- Tu as été plus rapide que moi, petit Blanc !!

Et il s’est écroulé à mes pieds, mort, étouffé.

Je me suis penché sur lui, et je l’ai dévoré, méthodiquement, en contemplant la nuit cloutée d’étoiles.

Quelqu’un a frappé à la porte de la cabine. Trois petits coups très brefs.

J’étais aux commandes, à la place de Sorg. J’ai dit : " Entrez ! ", et ils sont entrés. Ils étaient quatre, déterminés, l’œil vif.

- Où est Sorg ? a dit le plus grand.

Sans me démonter, j’ai répondu : " Sorg nous a quittés.. Il a préféré plonger dans la nuit sans nom… "

Le petit aux yeux verts a dit : " Je ne te crois pas ! Je pense que tu as tué Sorg et que tu l’as mangé… "

Je me suis approché de lui, et mon fouet a claqué sec dans l’air aseptisé de la cabine.

- Ecoute-moi bien ! Je suis votre chef désormais. Sorg l’a voulu ainsi.. Vous allez m’aider tous les quatre à mener la nef à bon port. Nous ne sommes qu’au tout début du Voyage, et nous devons rester solidaires si nous ne voulons pas être anéantis à jamais…

…..

Le petit a baissé les yeux. Deux de ses compagnons l’ont entraîné à l’extérieur de la cabine, dans le corps de la nef.

J’ai entendu un cri étouffé suivi d’un horrible gargouillis.

Les deux sont revenus dans le poste de pilotage, et le premier se frottait le ventre, l’air satisfait..

J’ai dit : " C’est bien ! J’en veux un avec moi. Les deux autres vont rassurer l’équipage.Nous allons vers de nouvelles turbulences… "

..

Ils m’ont obéi. Le plus grand s’est assis au poste de co-pilote, et au-dehors, la nuit a rugi de nouveau.

Mon compagnon de cabine s’est désarticulé au premier choc. Il a coulé, gluant, contre la paroi. Les deux autres sont entrés, haletants.

Je me suis cramponné aux commandes.

Le deuxième choc, plus violent que le premier, a eu raison d’eux. Leurs corps ont explosé en un ‘’blop !’’ sinistre.

Je me suis levé, calmement. J’ai nettoyé les débris sur le sol. J’ai branché le pilotage automatique, et je suis allé haranguer la foule, de l’au…

Il était temps…L’habitacle était jonché de corps sans vie, et les survivants geignaient, lamentables..

J’ai crié : "  Ne vous désolez pas ! Nous entrons dans une période de calme ! Rassemblez-vous ! Regroupez-vous !! Nettoyez les cadavres ! Serrez-vous les uns contre les autres ! Ne vous laissez pas abattre ! Je suis là pour vous guider ! Ayez confiance en moi !! " 

3

Un meuglement sourd répondit à ma harangue. Au-dehors, la nuit s’éclata de nouveau. Les plus valides restèrent debout. Les autres, bringuebalés de droite à gauche et d’avant en arrière, s’éclaboussèrent contre les hublots.

Mon fouet siffla dans l’air.

- Regroupez-vous ! Les uns contre les autres ! J’en veux deux avec moi dans la cabine !!

Ils m’ont obéi sans broncher, et deux petits, trapus, m’ont suivi.

Je leur ai donné l’ordre de prendre les commandes, et j’ai scruté la nuit.

Combien de temps encore avant la délivrance ?

J’étais incapable de répondre à cette question. Mes compagnons d’infortune l’ignoraient aussi . Ils avaient été choisi, comme moi, pour le Grand Voyage, et nous voguions, tremblants et désarmés, dans l’infini des ténèbres.

….

Je me disais : " Surtout, ne jamais les perdre de vue, un faux mouvement, et ils me dévorent ! 

J’ai tremblé. Et si j’échouais ? Et si ce Voyage n’était qu’un leurre ? Et si nous étions tous manipulés ?

Des histoires circulaient, des légendes tenaces qui racontaient le choc aux confins de l’univers, la mort atroce d’aventuriers, de pionniers, écrasés mous, sacrifiés, avant même d’avoir pu atteindre la Planète promise…

Des légendes…

- Cap sur la Planète, Chef ?

- Cap sur la Planète !! La Délivrance est proche ! Ne déviez pas ! Tenez ferme ! J’informe les autres !

….

J’ai saisi le micro et j’ai lancé :

- Préparez-vous ! Capsules individuelles ! La planète est proche ! Bonne chance à tous ! A partir du Grand Saut, c’est chacun pour soi, vous le savez bien ! En attendant, serrez-vous bien les uns contre les autres ! Evitez de vous disperser ! Nous devons rester groupés, et…

…..

Turbulence noire.

J’avais attaché mon fouet à un anneau de la paroi. J’ai tenu bon.

Pilote et copilote écrabouillés. Je reprends les commandes et maintiens le cap.

La nuit me bouscule, chahute et hurle.

Je me dis : " C’est la fin ! Je vais connaître le destin de tous les autres ! " 

Frisson glacé le long de mon échine.

Avant. Arrière. Et hurlements lointains.

Je les entends gémir de l’autre côté de la porte. Le micro fonctionne à nouveau ; Je crie :

- Dernières turbulences ! Dernières turbulences ! Attachez-vous lers uns aux autres ! Ne faiblissez pas ! Débarrassez-vous des corps de vos camarades sacrifiés ! Dernières turbulences ! Tenez bon !

…..

Je chavire.

Pouint bleu tout au loin dans la nuit. La Planète.

Je hurle : " Capsules individuelles ! Capsules individuelles ! Planète et vue ! Planète en vue !! "

Je me glisse dans ma capsule, déterminé, le cœur battant, tout pâle.Je n’arrive pas à croire que je suis encore le premier.

Je n’arrive pas à croire que je suis encore leur chef.

4

Je n’arrive pas à croire que je vais sauter dans l’inconnu, le premier, les autres sous mes ordres, dans cette nuit tumultueuse et hostile…

- Chef ! Le signal !!!

Un éclair violent. Je ferme les yeux. Je suis propulsé, éjecté hors de la cabine, dans ma capsule blanche, les autres me suivant….

Je suis toujours au poste de commande.

Posément, je dicte mes ordres :

- Restez groupés ! Restez groupés !

- 5 sur 5, chef ! Nous suivons ! Planète en vue, chef ! Planète en vue !!

Devant mes yeux écarquillés. La Planète. Bleue. Nimbée d’or. Désirable. Tant attendue.

Elle. Enfin.

Je jette un coup d’œil à ma droite, à deux heures. Une capsule. L’œil noir de son pilote. Je bifurque. La télescope. L’engloutit.

Je me remets de la secousse.

A dix heures, une deuxième capsule.

Virage à gauche. Collision. Avalée.

Le haut-parleur grésille :

- Chef ! Chef ! Nous vous suivrons, chef ! Plus aucune capsule n’essaiera de prendre la tête de l’escadrille ! J’en fais le serment, Chef !

Il vole à ma hauteur, celui qui vient de parler.

Je le jauge. Souris. Il ne bougera pas. Sera loyal. Je le sais.

Tout au moins, je l’espère.

La planète.…

La nuit est calme tout soudain . Le tumulte a fait place au silence stellaire.

Cap sur Elle. Cap sur Elle.

J’en rêve depuis ma naissance. Elle est là, devant mes yeux éblouis, immense lune.

- Restez groupés ! En formation derrière ma capsule !! Nous approchons de la planète ! Nouvelles turbulences en vue !

…Orages. Pluies acides. Ma capsule est durement secouée. Je résiste.

A l’arrière, c’est l’hécatombe. Explosions. Cris. Hurlements.

Je maintiens le cap sous la houle.

J’ai pénétré dans l’atmosphère de la planète.

Derrière ma capsule, la nuée laiteuse, plus fine désormais, après le massacre, s’étire longuement.

…J’amerris lourdement. Jaillis de ma capsule. Nage. Je suis le premier. Le seul.

Mon fouet flagelle le liquide.

Je plonge.

Je suis ivre. Je me noie.

Je suis le Messager du Bonheur, de l’Amour, je suis porteur de l’Avenir, je…

….

Clotilde bâilla comme un chat.

Nue, elle vint se blottir contre le corps souple de son amant. Elle rit :

- J’espère que cette fois-ci, tu m’as fait un enfant !

-Je l’espère aussi ! dit l’amant, qui s’endormit dans un soupir heureux.

 

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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 11:29

 

 

1

 

LE VELO ROUGE

 

 

 

 

- Lucien ?

Lucien est assis, tranquille, torse poil, sur la terrasse de son petit pavillon de banlieue, sous la tonnelle de toile verte, attablé devant une bonne bière blanche mousseuse et fraîche.

Il fait chaud torride, et la voix reprend, aigre, plus forte, de la cuisine :

- Lucien !! Je t’ai appelé, il me semble !!

Un mois qu’il est à la retraite, le Lucien. Presque quatre décennies à vendre d’abord des boulons, des écrous, puis des escabeaux, des balais-brosses, des ventouses pour éviers engorgés, et de la paille de fer pour parquets crasseux….

Quatre décennies… Et dix minutes qu’il est assis là, tranquille, sous la tonnelle, pour souffler un peu…

Il vient de se taper le rangement du grenier, et c’était pas de la tarte avec cette chaleur là-haut, pas d’isolation, et cette poussière qui lui tapissait la gorge.

D’où la bière bien fraîche sous la tonnelle.

- Lucien !!!

Lucien a sursauté.

Elle est là, plantée devant lui, poings sur les hanches, bouche amère, la Gabrielle.

Lucien lappe une bonne gorgée de bière et pose un regard peu amène sur sa femme :

- Qu’est-ce que tu me veux encore ?

Elle le foudroie de ses yeux noirs :

- Tu bois une bière ? Par cette chaleur ? Je t’avertis, c’est pas moi qui irai te soigner quand tu seras vraiment malade Lucien laisse passer l’orage. Il a l’habitude des éclats de la grande Gaby.

Provocateur, il s’envoie une bonne lampée de bière dans le gosier, pose son verre, et reprend, tranquille :

- Qu’est-ce que tu me veux encore ?

- T’as vu le garage dans l’état où il est ?

- Oui, j’ai vu. J’attaque demain.

- Demain ! Toujours demain ! C’est bien toi, ça !! Et demain, tu diras : " J’attaque demain ! " peut-être ?

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

 

 

 

 

 

- Je vais m’en occuper.

Gabrielle ne lâche pas le morceau. Elle reste là, plantée, et lance, rageuse :

- Mais tu as vu le bazar dans ce garage ? Tu l’as vu ??? A peine que je peux y entrer ma petite voiture !! Et tous ces cartons pourris dans le fond ?? Pleins de quoi ? Je te le demande ! De boulons, d’écrous, de balais-brosses, de ventouses, de pailles de fer !!! Et tous ces escabeaux !! Y a en a au moins cinq !! Et si quelqu’un entrait dans le garage pour le visiter, tu te rends compte ? La honte !! La honte de ma vie que j’aurais !!!

Lucien finit sa bière calmement :

- Parce que toi, quand tu invites des gens, tu leur fais visiter le garage ??

La face ronde joufflue de Gabrielle s’écarlate. Ses yeux noirs poignardent Lucien. Elle menace :

- Une dernière fois, Lucien…Je te demande une dernière fois de me ranger ce

foutu garage !!!!

Lucien hausse les épaules et râle :

- C’est bon, tu as gagné ! J’y vais ! Je m’en occupe !

Il se lève, lourd, pesant, les gestes lents.

Passe devant sa femme sans la regarder, et se dirige vers le garage, au fond du petit jardin.

Gabrielle fait volte-face et met le cap vers sa cuisine intégrée.

- Pas trop tôt ! Quel feignant !!

Le garage, c’est vrai, avait besoin d’un bon coup de balai.

Des années antières entassées là-dedans, des souvenirs, des trucs inutiles, des objets divers et biscornus, des machins de récup’, des tables bancales, des chaises ébouriffées….

Lucien poussa un long soupir.

Après le grenier, le garage ! Quelle journée !! Et demain, elle lui fera le coup de la cave, à coup sûr, ou de désherber les allées, ou de tondre la pelouse, ou de transporter toutes ces saloperies à la décharge municipale….

Et il était tout seul pour ranger ce fichu garage ! Leur aîné , Jean-Michel, marié, deux enfants, était gendarme à Charleville-Mézières, et le cadet François, toujours célibataire, sillonnait les routes avec une troupe de saltimbanques.

Régisseur qu’il était. Tu parles d’un métier !!

 

 

 

 

3

 

 

 

 

 

 

 

 

Il allait donc procéder scientifiquement.

Première opération : sacs-poubelles cent litres noirs. Dans les sacs, écrous, boulons, balais-brosses, pailles de fer…

Evacuation sur le trottoir. C’est les voisins qui vont être contents !

Pendant ce temps-là, la grande Gaby nous mitonne une ratatouille maison en fredonnant ‘’Marinella’’.

…’’ Reste encore dans mes bras…’’

Lucien avait rencontré Gabrielle dans un bal de quartier, un 14 juillet . Personne ne venait l’inviter à danser : trop grande bringue. Les petits jeunes gars, même très audacieux, se méfient toujours des grandes bringues. Lucien aussi s’en méfiait, comme les autres, mais il venait de parier avec Gros René qu’il était cap’ de l’emballer, la grande bringue là-bas, d’abord pas si mal que ça, si on y regardait de plus près.

Un slow, deux slows, un baiser humide et maladroit, et Gabrielle était entrée ainsi dans la vie de Lucien, sans faire trop de bruit, tout au moins au début.

Mariage à la campagne, chez ses parents à elle,--Lucien était orphelin--, un enfant, deux enfants, puis nuits trop longues à l’Hôtel des Dos Tournés.

Caractérielle un peu, la Gabrielle. Mais bon, il la connaissait depuis si longtemps… Ils faisaient depuis si longtemps bande à part elle et lui. Surtout lui. Pas sa faute à elle, pas sa faute à lui. Le Lucien, il n’avait jamais été très liant. Avec les copains de boulot, bonjour, bonsoir, un petit coup au bistrot de temps en temps, mais c’était tout.

Quant à Gabrielle, employée à la Mutuelle de l’Ouest, des amis, des amies, des relations, elle n’en avait pas. Ou peu. Dans ce genre de métier, on ne se lie pas avec les clients, surtout avec ceux qui ont des problèmes de fin ou de début de mois, et elle en avait beaucoup, Gabrielle, des clients comme ça.

Bref, de temps en temps, un barbecue dans le jardin, à côté du garage justement, avec la belle-sœur Janine et son imbécile de mari, ou avec d’autres inconnus, si vite attablés, si vite oubliés.

La vie, quoi.

Passée si vite. Les deux garçons partis, casés, et leurs dîners silencieux, le soir, Gabrielle et lui, dans leur triste petit pavillon.

 

 

 

 

 

 

 

 

4

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus rien à se dire.

Avaient-ils eu seulement, un jour, quelque chose à se dire ?

Chaque soir, au moment de choisir le programme-télé, ils s’engueulaient. Pas un sujet sur lequel ils auraient pu tomber d’accord.

Alors, le Lucien, de guerre lasse, avait fini par baisser la garde, et s’enfermait de plus en plus dans un mutisme prudent.

Gabrielle n’était pas dupe, qui le traitait à la moindre occasion de ‘’lâche’’ ou de ‘’couille molle’’.

Mais Lucien n’entendait pas. N’entendait plus. Après tout, il ne vivait pas si mal ainsi.

Gabrielle, de son côté, fatiguée des silences obstinés de son mari, faisait des pauses sensibles, ravalant, parfois à regrets, réflexions acerbes ou remarques désobligeantes.

Et c’est sur ce pacte tacite qu’ils vivaient elle et lui, au jour le jour, dans ce modeste pavillon type T3 acheté à crédit cinq années après leur mariage, et qui était désormais leur propriété pleine et entière.

…..

- C’est vrai. Elle a raison, la Gabrielle ! Quel bordel, ce garage !!!

Lucien prend les cartons un par un, les dépose sur le sol de terre battue, avance, mètre après mètre, suant, soufflant, râlant.

Cartons. Cartons. Cartons. Ecrous. Boulons. Balais-brosses. Ventouses.

Photos noir et blanc jaunies à la bordure dentelée. Jean-Michel sur son cheval de bois. François sur la plage de la Baule, dans les bras de sa mère, un vieux cornet à pistons, tout vert-de-gris, un antique transistor, des objets de toilette, des montres sans piles, des jouets d’enfant. Une après-midi n’y suffira pas.

Lucien avance péniblement. S’attaquer au fond. C’est là qu’il y a le plus de bazar.

Et tout à coup, il apparaît.

 

 

 

 

 

 5

 

 

 

 

Son demi-course des années 70. Un Motobécane spécial sport 10 vitesses.

Il l’avait oublié. Les pentes d’Ardèche, les plats d’Amsterdam, les côtes d’Armor.

Toute sa jeunesse.

Mollets de coq. Guidon de course. Sacoches souples.

Le bonheur.

A peine sorti du boulot, le soir, à cinq heures et demie, au printemps ou en été, Lucien enfourchait son beau vélo rouge, et partait pédaler au Bois.

Droit sur sa selle, les bras tendus, souriant, il oublait ainsi tout ses soucis de la journée, les clients grincheux, le chef de rayon toujours sur son dos….

Le vrai bonheur.

Pas plus d’une heure ou deux. Il regagnait le pavillon pour la soupe, et la Gabrielle, quand elle était de bonne humeur, ça lui arrivait tout de même de temps en temps, lui demandait en souriant si elle s’était bien passée, cette balade à vélo…

Comment avait-il pu oublier son beau vélo rouge ? Son compagnon d’évasion, son fier coursier ?

Gabrielle l’accompagnait au début, un Motobécane elle aussi, version femme. Puis elle s’était vite lassée. Le vélo, ce n’était pas pour elle. Trop dur. Surtout dans lescôtes. Et puis, si jamais un client la voyait pédaler au Bois, le week-end, sa réputation en prendrait un sacré coup.

Bref ; le vélo rouge, Lucien, un triste soir de novembre, il l’avait mis au clou, pour faire plaisir à Gabrielle, parce qu’il ne pouvait pas partager avec elle tous ces plaisirs intenses qu’il avait vécus avec sa belle machine, en Ardèche, en Hollande, en Bretagne, ou ailleurs…

Mais Gabrielle ne comprenait pas tout cela. Le vélo, pour elle, c’était trop commun, ça faisait peuple.

Et Lucien s’était résigné.

Alors, le vélo rouge, son vélo rouge, soudain, devant lui, après tant d’années….

…….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6

 

 

 

 

 

 

- Gabrielle !!

- T’as fini de ranger le garage ?

- Gabrielle !!

- Quoi encore ?

- J’ai retrouvé mon vélo rouge !!!

- Ce vieux clou ?

- Mon beau vélo demi-course ! Tu te rends compte ???

- Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

- Je vais le faire retaper…

- Mon pauvre Lucien… Encore des frais… Allez ! A table ! La ratatouille va refroidir !

Le lendemain, le garage était nickel-chrome, et Lucien avait laissé son vélo chez Michel Jourdain, cycles motocycles.

Changer la selle, les pneus, réparer le dérailleur, revoir le système élecrique, la dynamo, mettre un rétro, installer de nouvelles sacoches, prévoir une trousse avec rustines…

Et hop ! En route pour de nouvelles aventures ! Le nez au vent, le sourire aux lèvres, une chanson dans la tête !

Gabrielle a dit : " Bon, écoute…Si ça t’amuse après tout, de refaire du vélo… "

Et lui, heureux, sifflotant, la tête libre, dans les allées du Bois, tranquille..

Le bonheur, quoi.. Comme au bon vieux temps. Oubliée, la grande Gaby et ses incessantes récrimination, ses grises mines matinales, ses aigreurs nocturnes…

Pour son âge, Lucien se défendait encore plutôt bien. Un corps sec, musclé, pas un gramme de bide, pas une once de poignées d’amour…

Un copain lui avait dit un jour : " Pourquoi tu la quittes pas, la Gabrielle ? T’es encore beau gosse ! Et t’as vu la Sylviane, de la compta, comment elle te reluque, quand tu passes devant elle ? "

Mais Lucien n’était pas comme ça. Il n’avait jamais eu d’aventures extra-conjugales..

Si. Une fois…. Il avait failli…

 

 

 

 

 

 

 

 

7

 

 

 

 

 

 

Gabrielle était partie en cure à Vichy, quinze jours, et au Bois, toujours sur son vélo rouge, il avait rencontré une jeune anglaise, Gloria, qui cherchait son chemin et qui mourait d’envie de ‘’voir, en vrai, la Tour Eiffel…’’

La Tour Eiffel, il la lui avait fait découvrir, et au troisième étage, il lui avait volé un petit baiser chaste, à Gloria l’anglaise…

Mais il s’était arrêté là.

Trop compliqué, il trouvait. Et puis, la Gabrielle était une finaude . Elle aurait bien fini par découvrir le pot aux roses, tôt ou tard..

Alors, bye bye, Gloria…

Elle avait eu un petit sourire triste quand il l’avait laissée à la gare..

Mais Lucien n’était pas un homme de regrets.

Ce soir-là, il avait pédalé longtemps, dans la campagne, sur sa belle machine rouge, et il avait oublié Gloria.

Lucien progresse, heureux, dans les allées du Bois. Peu de monde ce soir.. Quelques touristes égarés, une mère de famille débordée, des mômes braillards agaçant les canards sur l’étang..

Et puis ELLE. Au détour d’un chemin.ELLE. Longue, fine, la cinquantaine agile. Lui sur la pise cyclable. Elle en jogging, en face de lui.

Lui, un instant d’hésitation, " je freine ou je vais dans le fossé…Je communique l’information à mon cerveau, et puis je me retrouve dans ses bras, dans le fossé, justement.. "

Elle s’appelle Elise.

Elle est belle et libre.

Travaille dans la publicité.

A les yeux gris-verts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

 

 

 

 

Lucien, tout de suite, tomba amoureux d’Elise.

Il le lui dit, et elle le crut.

Ils firent des projets. Et l’amour sous les ombrages.

Elle lui dit qu’elle l’aimait, et il la crut.

Au début, ils se virent en cachette de Gabrielle, un soir ou deux, au bord de l’étang.

Elle avait fait l’acquisition d’un magnifique VTT jaune brillant, et, les cheveux au vent, elle surtout, ils pédalaient de conserve, insouciants comme deux jouvenceaux qui viennent de découvrir l’amour.

En rentrant au pavillon, un soir, Lucien prit son courage à deux mains et avoua à Gabrielle son infidélité.

Elle dit des choses comme : " A ton âge ! Tu n’as pas honte ??? ", et pleurnicha un peu.

Mais Lucien était déjà remonté sur sa belle bécane pour aller rejoindre son Elise..

Il prit contact avec un notaire, signa des papiers avec Gabrielle, qui reniflait encore, et il la quitta, pour toujours.

Il alla vivre avec Elise qu’il aimait d’amour, et avec qui il les sentait si bien, si heureux..

Elle était douce et tendre. Et cette douceur, cette tendresse, c’est tout ce qui avait manqué à Lucien pendant ces longues années passées aux côtés de Gabrielle.

Il se laissait dorloter comme un enfant. Elle murmurait à son oreille de tendres mots d’amour, et Lucien trouvait ça plutôt agréable.

Petit à petit, il chassa Gabrielle de son esprit. La vie auprès d’Elise était si douce et si calme…

Il se disait qu’après tout, ce bonheur soudain, il l’avait bien mérité …

Elise lui entrouvrait parfois quelques petites portes sur sa vie passée.

Portes vites refermées.

Lucien ne voulait pas savoir. Il la voulait vierge de tout passé, et il ne lui parlait jamais de Gabrielle.

Il se disait : " C’est grâce à mon vélo rouge retrouvé que j’ai rencontré la femme de ma vie ! Je ne crois plus au hasard ! Ce vélo rouge, je le bénis pour les siècles des siècles !!! "

Il se tournait vers Elise, et il lui souriait.

Et elle lui souriait.

 

 

 

 

9

 

 

 

 

 

 

Elle était propriétaire d’un ravissant petit pavillon de banlieue, à des kilomètres de celui que Lucien et Gabrielle avaient habité pendant des années…

Un joli petit pavillon avec jardin et garage.

Ils y vécurent ainsi de longs mois d’un bonheur fait de riantes balades à vélo et de fous-rires sous la couette…

Et un soir que Lucien, tout content de sa journée, éait en train de déguster une bonne bière blanche sous la tonnelle, dans le jardin, il entendit une voix, surgie de la cuisine :

- Dis donc, Lucien ! T’as vu le garage ? T’as vu le bazar ? Tu te mets à le ranger, ou quoi ?

 

 

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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 11:16

1

 

 

 

LE BAR D’EN BAS

 

 

La pluie, plique, plaque, à mes carreaux…

Je lui tourne le dos, et je regarde la rue vide, et le bar d’en bas.

Elle parle depuis une demi-heure.

Je ne l’écoute plus.

Bientôt, je vais descendre au bar d’en bas.

Elle dit : " Jérémie ! Je te quitte ! "

Je ne réagis pas.

Nous avons eu tellement de crises de couple, elle et moi, qu’une de plus…

- Jérémie ! Tu m’écoutes ?

Il y avait ces scènes, comme des monstres aux dents luisantes, qui surgissaient, hurlants, dans la splendeur de l’été.

Je redoutais comme elle ces éruptions brutales, ces cris, ces larmes, ces inattendus tapages…

Mon cœur battait à exploser, je serrais les poings. Elle déballait ses arguments, je dégainais les miens, tac ! tac ! tac ! et quelques heures plus tard, nous étions elle et moi dans le lit, enlacés, embrassés, épuisés, et je me disais, " Va, tout va, c’est la passion, la vraie, celle des livres et des films, la passion dévorante, la ravageuse… " et j’étais un des protagonistes de ces drames, de ces tragédies, de ces comédies douces-amères…

Je me disais : " Regarde, Jérémie, la chance que tu as de vivre tout ça !! Tu n’as rien à voir avec toutes ces épaves, Dédé La Frite, Joe Le mutant, et Mickey, qui s’agglutinent au bar d’en bas, ces pauvres types qui te racontent, les yeux noyés d’alcool, les romans qu’ils n’ont pas écrits, qu’ils n’écriront jamais, les femmes qu’ils n’ont jamais eues, les maisons qu’ils n’ont jamais habitées, les scènes jamais arpentées. "

Je me disais tout ça, et je parlais ainsi, mot pour mot, je le jure…

T’as pris tes claques et tes chapeaux…

 

 

2

Elle crie à présent.

- Cette fois, c’est la bonne, Jérémie ! Je te quitte ! Je pars !!

Plus tard, quand je me suis retourné, j’ai vu qu’elle était partie, vraiment.

Je suis entré dans la chambre, la porte de la penderie était ouverte, et une ribambelle de cintres s’y balançaient, tout nus.

Elle était vraiment partie.

Je me suis rué sur le téléphone, et je me suis dit " non, pas comme ça, elle vaut mieux que ça, non ! " et j’ai raccroché.

Je me suis servi un whisky sec, j’ai collé mon front contre la vitre, et j’ai contemplé la rue vide, et le bar d’en bas.

- Alors, Johnny, il a pris sa guitare, comme ça, et Ta Ta Ta Ta Ta !!!

Tous les verres ont valsé, sur la table, près du bar.

- Merde, Mickey ! Tu fais chier !!

..

Jeannot le patron, bide en avant, calvitie avancée, queue de cheval grisonnante, a hurlé.

- Tu fais chier, Mickey !! Tu fais vraiment chier !!

- Un jour, il y a longtemps, j’ai pris un café avec Jean-Jacques Goldmann, oui Monsieur !

- Moi, les nanas, toutes que je les tombais, j’entrais dans la salle de bal, un signe de la tête, et hop, elles tombaient toutes, je te dis !

- Arrête, Dédé !

Je suis assis à l’écart, près du billard. Paul, le garçon, m’a servi une Pils. J’ai dit " Merci ! " et j’ai entendu sa voix qui chantait dans ma tête, sa voix à elle, sa voix de cristal, de velours, de blues, sa voix.

J’avais mis des mots sur ses musiques, et elle les chantait, fuseau noir, poursuite bleue, pianiste échevelé, contrebasse exaltée.

 

 

3

 

 

 

 

 

 

 

La belle vie, c’était. Les casinos, les croisières. Les contrats qui pleuvaient. La belle vie.

J’avais un problème avec l’alcool. Elle le savait.

Je buvais en cachette, ou dès qu’elle avait le dos tourné, hop, une bonne beurrée. J’avais honte, des fois, je me disais, je la trompe en faisant ça, mais non, je me disais, mais non, je ne trompe personne, ça ne regarde que moi, ces moments d’euphorie, de solitude ambrée, ça ne regarde que moi…

Mickey dit :

- J’ai été le secrétaire particulier de Dick Rivers, je lui ai ciré ses santiags pendant deux ans… Un mec adorable !

- Mickey ! Arrête tes conneries, ou je te vire !!

Je pense à elle et je me dis, elle est partie, elle a pris ses affaires, et elle est partie.

Joe le Mutant se plante devant moi. Je le connais depuis longtemps, celui-là. Y a vingt ans, il louvoyait dans les rades déguisé en femme, travelo, quoi.. D’où son surnom, Joe Le Mutant.

….

Je ne dis rien.

Je l’attends.

Je sais qu’elle va surgir au détour de la rue.

- Salut, Jérémie ! Ça va ?

Je dis " Ça va, Joe ! Ça va ! "

- Pas envie de parler ce soir, on dirait !

- Non, pas envie !

- O.K. !

Joe ondule vers le juke-box, glisse une pièce dans la fente.

- Mets-nous Johnny, mec ! Le Pénitencier !! Mets-nous Johnny ! Les poooortes duuu Pénitencier, bientôôôôôt vont se-euh…

 

 

4

 

 

 

 

 

 

 

- Ferme-la, Mickey ! Putain, ferme-la ! Tu nous les brises avec ton Johnny et son Pénitencier, là, tu nous les brises !!! Moi, je suis assis, tranquille, je me tape ma bière, peinard, comme tous les soirs, et toi, tu débordes, tu nous envahis, tu comprends, ça déborde, ta Johnnymania, ça déborde !!!

Dédé la Frite replonge dans sa bière.

Jeannot hausse les épaules, fataliste, et continue d’essuyer ses verres.

Et c’est là que je finirai ma vie

Comm’d’autr’gars l’ont-ont finie !

- T’es un vrai pote, Joe ! Un vrai pote !! C’est pas comme l’autre, là Dédé La Frite, tu parles !! André Dulong qu’il s’appelle vraiment, le lascar !!

- Et alors ?? Y a pas de honte !! Et je t’emmerde, Michel Mouillot !! C’est pas ton vrai nom, ça ??

- Ça va, les gars, ça va !! Allez ! On se calme !! C’est ma tournée !!

- Vu comme ça…

Je vais descendre au bar d’en bas

Je vais descendre au bar…

Ce fameux soir où elle m’a trouvé par terre, les bras en croix, dans sa loge.. Ça vient peut-être de là, de ce soir-là…

Je ne sais pas.

Tout ce que je sais, c’est qu’après, elle s’est montrée plus distante, sèche, et moi, je me traînais ma culpabilité comme un boulet, une tare…

Je me ronge les sangs, mais je devrais m’en foutre, puisque je sais qu’elle va revenir.

 

 

5

 

 

 

 

 

 

 

- Paul ! tu m’en sers une autre ?

- T’en es à ta sixième, Jérémie ! Ça ira ?

- Laisse ! Ça ira !

….

- Il a une bonne descente, Jérémie !

- Pour sûr ! Mais pas autant que Dick !! Tu l’aurais vu, en tournée, le Dick !!

- Arrête, Mickey ! T’es complètement mytho !! Plus personne y croit, à tes histoires !!!

- La ferme, Dédé ! Tout ce que je dis, c’est la vérité !!! Tu veux qu’on lui téléphone, à Dick ?? Il confirmera !

- Arrête, j’te dis !!

Le bar j’titube mes souvenirs

Je hoquète des brumes de désir…

- Pleure pas, mon Jérémie ! Elle va revenir !

Joe s’est assis en face de moi, verre à la main. Je le distingue à peine.

- Eh, Jérémie !! Si Joe te casse les burnes, tu me le dis !

C’est Jeannot qui parle, là-bas, très loin, derrière les cuivres de son bar.

- Ça va, Jeannot ! Ça va ! On cause, Joe et moi, ça va !!

En réalité, je suis incapable d’articuler trois mots correctement, tellement je suis bourré.

Elle était belle, et c’est aussi pour ça que j’écrivais pour elle, les mots venaient tout seuls, les images, les rimes. J’avais ses musiques dans la tête, ses mélodies, je trouvais les mots, les images, les rimes, et la chanson était faite.

- T’es un grand, mon Jérémie ! On est tous fiers de toi ! On a lu tous tes bouquins, et même si on comprend pas tout, on aime vachement !

- O.K., Joe, merci ! Ça va ! Ça va bien !!

 

6

 

 

 

 

 

 

Je bois des liqueurs incongrues

J’écoute l’histoire d’un inconnu…

- Tu veux qu’on te ramène chez toi, Jérémie ?

Parfois, souvent, je me dis : " C’est bon, elle a fini de bouder à présent, et elle va me revenir, comme avant, mieux qu’avant ! "

Je me dis ça, parfois.

- Alors, Johnny, comme ça, jambes écartées, guitare bien en main, il…

- Recommence pas, Mickey !!

- À l’époque, on se gominait les cheveux, de la gomina, si tu veux, ça faisait comme un casque brillant, assez dur, et ça plaisait aux filles !

- Dégueulasse !

Je tente d’allumer une cigarette. J’ai du mal. C’est Joe qui m’aide. J’étais en train de brûler le filtre.

Le bar tu entres et tu t’assois

Tu viens te blottir contre moi…

Elle a des mains douces et fines, et de jolis petits pieds étonnants. Elle aime faire l’amour l’après-midi ou le matin très tôt, quand, cotonneux et lourds, tout embrumés de songes, nous chavirons dans de verts paradis de caresses et d’exquises petites morts…

J’adore.

Je souris.

Vague, vague. Mickey et Dédé s’engueulent, s’empoignent au loin, très loin. Joe me sourit. Jeannot chante comme Edith Piaf.

Je sombre.

Dehors la pluie cesse sa musique

T’enverras des cartes d’Amérique…

C’est alors que la porte s’ouvrit sur la nuit…

 

 

 

 

 

 

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 21:07

J’suis comme un vieux cow-boy…

 

 

 

J’suis comme un vieux cow-boy sur l’rocking de l’automne

Les patates sont rentrées et j’ai coupé mon bois

Je me balance content mon feutre sur les yeux

Tiens j’vais aller jeter des graines aux p’tits oiseaux

J’suis tranquille l’hiver peut venir

Sur ma guitare désaccordée

J’ai encore trois quatre notes de blues

Pour les longues soirées à venir

A gratter devant la ch’minée

Des couplets rayés du passé

Un verre de vieux scotch pas trop loin

Et des glaçons pour le folklore

Des refrains de filles aux tresses blondes

Qui me dylanent au nord très loin

Mon colt est rouillé d’puis longtemps

Il a tiré trop d’balles à blanc

Pour des causes que j’croyais gagnées

J’ai tiré sans viser vraiment

Le poing levé j’me trouvais beau

Mes cheveux flottant dans le vent

Comme un dérisoire drapeau

Mon chapeau planque ma calvitie

J’ai des idéaux clairsemés

J’ai arpenté de blancs déserts

L’harmonica, morriconnant

J’étais le bon et le méchant

Parfois la brute jamais l’truand

J’ai cinémascopé ma vie

En son surround dans mon salon

J’ai sauvé quatre mille héroïnes

Prisonnières de monstres pervers

Et je me réveillais toujours

Dans les draps glacés du p’tit jour

Au drive-in de la vie j’ai vu

Des navets consternants et puis

Des chefs-d’œuvre absolus j’étais

Dans la salle obscure des jours

Ni acteur ni metteur en scène

Je contemplais c’est tout rêveur

J’étais plus Newman que Brando

Quand j’déambulais en sortant

Sur les boul’vards de ma province

Ne me rêvais ni roi ni prince Solamens

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 21:04

J’AI TROP D’SOUV’NIRS…

J’ai trop d’souv’nirs dans mon cabas

Des beaux des tordus des pas droits

Des lumineux blonds sur les îles

Des attendrissants des faciles

J’ai trop d’souv’nirs dans mon cabas

Un deux trois quatre soupirs nuages

Ça fait des siècles qu’ils m’encagent

Qu’ils m’turlupinent le ciboulot

Qu’ils me flèchent au cœur les salauds

Salauds d’souv’nirs de cart’postales

Salopes d’images d’Epinal

Nous deux lelouchant sur la grève

Chabadabadant sur nos rêves

J’ai trop d’souv’nirs dans mon cabas…

Un deux trois quatre flashes-backs bien flous

Sur notre idylle à toi moi nous

L’fondu-enchaîné d’la rupture

Et l’ocre-sang d’la déchirure

Putain de souv’nirs à la con

Et la Juliette sur son balcon

Qui recense ses roméos

Les tendres les dingues et les pas beaux

J’ai trop’d’souv’nirs dans mon cabas…

Un deux trois quatre cinémascopes

L’amour au bord de la syncope

Mon lit tout d’orgies étoilé

Disons-le qu’est-ce qu’on s’est poilés

Enfoirés d’souv’nirs à la lampe

Qui m’ravagent à la nuit tombante

Demain je pass’l’aspirateur

Dans ma cervelle et dans mon cœur

J’ai trop d’souv’nirs dans mon cabas…

 

Solamens/Isnard

 

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 20:33

 

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ILS VONT VENIR !!!

 

 

- Ils vont venir ! Ils vont venir !!

- Qui ça ?

- Mes petits enfants !! Ils vont venir ! Ils me l’ont dit ! Ils vont venir !!

- Allez, calmez-vous, maintenant, Madame Rolland !! Vous avez terminé votre compote ?? C’est bien !!! Une petite pilule pour la route ?? La rose, là, oui !... Je vous taquine, Madame Rolland, je vous taquine !!! Il faut bien rire un peu, pas vrai ??... Elle est mignonne, ce soir, toute rose !! Elle est bien calée, là ? Je lui mets la télé ? Elle a sa zapette ? C’est l’heure de son idole, le beau Julien Lepers !!! Allez ! Je la laisse avec lui !! Et elle est sage, hein ? Pas comme l’autre soir, pipi partout dans le lit, ouh, la vilaine !!!

L’infirmière a fermé la porte.

Je la hais, cette bonne femme, je la hais ! Avec ses gros lolos et ses miches d’éléphant !! Elle me parle comme si j’étais une gamine, une débile mentale !!! Elle se prend pour qui, cette baleine ?? D’ailleurs, sa pilule rose, là, je l’ai pas avalée ! Je la recrache et je la fourre dans mon mouchoir que je jette à la poubelle ! Là !

- Qu’est-ce que tu comptes faire ?

- Pour quoi ?

- Pour la vieille… Qu’est-ce que tu comptes faire ?

- Ne parle pas comme ça de ma grand-mère, s’il te plaît !!

- Bon. Ecoute, ça va ! On va la voir, tu lui fais signer les papiers, et la baraque est à nous, basta ! Finies les petites visites !

- Tu es horrible !

- Ben, quoi, c’est la vie, non ?

- N’empêche que je te trouve horrible !

- Allez, décide-toi, quoi ! Un moment de honte est si vite passé !! Une petite baraque, un joli bout de terrain, c’est tout ce qu’il me faut, moi ! Je suis pas trop exigeant, quand même !!!

 

 

2

- Tu es dégoûtant !! Et en plus, à propos de ma grand-mère, tu me mets dans la tête des mauvaises pensées !!!

- Des mauvaises pensées ??? Tu me fais marrer, tiens, avec tes mauvaises pensées !!! Je vais t’en montrer, moi, des mauvaises pensées !!! Amène-toi !

- Arrête !

- Amène-toi, j’te dis !

La porte s’ouvre. L’infirmière entre dans la chambre. Elle tire les rideaux. Le soleil inonde le petit lit blanc.

- Ça va, ce matin, Madame Rolland ? La nuit s’est bien passée ? Pas de petit incident comme l’autre fois ? C’est bien ! C’est très bien ! Je vous ai fait votre thé comme vous l’aimez ! Je vous remonte vos oreillers ? Làààà ! C’est bien ! Des nouvelles de vos petits enfants ?

- Ils vont venir ! Aurélie, ma petite fille, et son mari Thierry ! Ils vont venir ! C’est ma seule famille, vous comprenez, depuis ce drame, l’accident de voiture, mon fils et ma bru, je vous ai raconté, c’est ma seule famille à présent ! Ils vont venir !

- J’en suis sûre, Madame Rolland ! J’en suis certaine !... Allez, maintenant, à la toilette, hein ? Doucement ! Lààà ! Doucement !

Je l’aime bien, celle-là ! C’est pas comme l’autre grosse vache ! Elle, elle est gentille et prévenante ! Elle s’occupe bien de moi ! Je peux lui faire confiance. Un jour, quand elle aura du temps, je lui parlerai de cette affaire qui me tracasse. Elle me comprendra, elle !

- C’est pas légal, j’te dis ! J’aime pas cette embrouille !

- Ecoute ! Elle est complètement miro, la vieille ! Elle signe la première feuille, là, c’est la procuration pour la banque, celle qu’elle t’a demandée. Là, tu es tranquille ! La deuxième feuille, c’est celle en blanc, elle signe, tu la fais vite passer à la troisième, c’est la feuille des assurances, et le tour est joué !

- Je trouve ça pas légal ! Pas légal du tout ! Devant le notaire, ça ne marchera pas, ton truc !

 

 

3

 

 

 

 

 

 

 

- Mais si, justement, ça marchera ! Le notaire n’a besoin que de ce papier, signé de sa main, ce papier qui dit qu’elle te lègue sa maison et tous ses biens !!!

- Je ne peux pas faire ça à ma propre grand-mère, quand même !!

- Mais si, tu le peux ! Tu le dois ! Parce que tu es ma femme, et que la femme doit obéir à son homme, toujours ! Pas vrai, poupée ??

- Oh ! Thierry !! Quand même ! Pas devant tout le monde !! Quand même !!!

Je dors ?

Il fait nuit ? J’ai envie. J’ai déjà sonné trois fois ! Et la grosse vache qui ne vient pas !!

Je dors ou quoi ?

J’ai drôlement envie !

- Un problème, Madame Rolland ?? Vous avez sonné trois fois !! … Comme le facteur !!.. Ah ! Ah !… Non, je plaisante ! Allez ! On va lui remonter ses oreillers, et on va demander à l’oncle guitariste de jouer en faisant attention, là ! Ah ! Ah ! Ah ! Un p’tit pipi ? Allez ! On y va ! Elle se gêne pas !! Et pan ! Dans le pistolet !!

Et elle se trouve drôle, en plus ! Je la hais ! Je la hais ! Un jour, je me plaindrai au Directeur ! Je le ferai ! Je le ferai !

- Allez ! Ça y est ? C’est fini, le p’tit pipi ? Elle est soulagée ?? Elle se sent mieux ?…Je peux lui dire un truc à l’oreille ? Un tout petit truc, comme un secret ?…Méfiez-vous d’elle ! Elle est tout miel, mais méfiez-vous d’elle !!

Je dors ? Je dors ? Elle m’a parlé à l’oreille, la grosse ?

Je dors, ou quoi ?

Je me sens mieux. Je n’ai plus envie.

Je m’endors.

 

 

4

 

 

 

 

 

 

 

La porte s’ouvre. La jolie petite infirmière entre dans la chambre. Elle tire les rideaux. Le soleil…

- Ça va, ce matin, Madame Rolland ?? La nuit s’est bien passée ? Pas de petit incident comme l’autre fois ? C’est bien !! C’est très bien !! Je vous ai fait votre thé comme vous l’aimez…

Je l’entends comme dans un brouillard, ma gentille, ce matin ! J’ai peut-être trop dormi !! Ou trop rêvé !!

- Ils vont venir ! C’est aujourd’hui qu’ils vont venir ! Je le sais ! Je le sens !

- Mais oui, mais oui, Madame Rolland ! Vous dites ça tous les jours !

- Mais aujourd’hui, je suis sûre ! C’est aujourd’hui qu’ils vont venir, c’est aujourd’hui !!!

- Oh ! qu’ils sont jolis ! Qu’ils sont jolis, tous les deux !!! Regardez, Mademoiselle Annie, comme ils sont jolis, mes petits enfants !!… Mademoiselle Annie, je vous présente ma petite fille Aurélie, et son mari Thierry, qui sont venus de Paris, exprès pour me voir !! C’est pas gentil, ça ?? … Mes petits chéris, je vous présente Mademoiselle Annie, mon infirmière préférée, la plus gentille de toutes !!

- Oh ! Madame Rolland ! Vous exagérez !!! Allez ! Je vous laisse avec vos petits enfants ! Vous avez sûrement beaucoup de choses à vous dire !!

Ils sont partis. Je suis déçue. Ils ne m’ont même pas apporté de fleurs, ou de petits gâteaux ! Rien. Je suis vraiment déçue.. Et ce Thierry, son mari… En fait, je ne l’aime pas trop, celui-là ! J’ai bien vu qu’il essayait de détourner mon attention en me parlant de choses et d’autres pendant que ma petite Aurélie me faisait signer les papiers ! Je l’ai bien vu ! Mais la feuille blanche, celle du milieu, je ne l’ai pas signée, j’ai juste fait semblant, et ils n’y ont vu que du feu ! Pour la procuration et l’assurance, je suis tranquille, j’ai fait le nécessaire auprès de la banque et de la compagnie.

Ces deux papiers ne valent rien. Je suis bien tranquille. Mais déçue tout de même ! Dès qu’ils ont vu que j’avais signé, pfuitt ! Un petit baiser sur le front, un autre dans les cheveux, et hop ! disparus ! Ce sont des ingrats ! Tous les enfants sont des ingrats ! Mais les voilà bien punis ! Ils n’auront pas la procuration pour mon compte, et le papier blanc, je suppose que c’était pour la maison, eh bien, ils ne l’auront pas, ma maison ! Ils ne l’auront jamais !!

 

 

5

 

 

 

 

 

 

 

- Madame Rolland !! Madame Rolland !! C’est affreux ! C’est affreux !! Il faut être courageuse, Madame Rolland !! La gendarmerie !! Ils viennent d’appeler !! Un malheur !! Un très grand malheur !! Vos petits enfants !! Un accident !!! C’est affreux ! C’est affreux !!!

C’était affreux ! J’ai beaucoup pleuré. Cette pauvre Aurélie ! Comme ses parents ! Le même destin ! Quant à l’autre, je n’ai pas eu trop de peine ! Il n’en voulait qu’à ma maison, celui-là !…La grosse infirmière est partie hier matin ! Une meilleure place en ville, à l’hôpital, qu’elle m’a dit.. Avant de me quitter, elle m’a encore glissé dans l’oreille : " Méfiez-vous bien d’elle ! "… Elle m’a énervée.

- Madame Rolland ! Vous allez beaucoup mieux, on dirait !!

- Oui, ma petite Annie, merci ! Je vais beaucoup mieux !

- C’est une rude journée qui vous attend, Madame Rolland !

- Je le sais, ma petite Annie, je le sais !

- Mais je suis sûre que vous serez courageuse !! Et puis, je serai à vos côtés, Madame Rolland !!

- Merci, ma petite Annie !! Vous êtes si bonne pour moi !

- Oh, ce n’est rien, Madame Rolland ! … Et, comme je vous l’ai promis, après l’enterrement, nous irons visiter votre jolie petite maison ! Et je vous présenterai mon fiancé José. Vous verrez, il est très gentil ! Il est au chômage actuellement, et il a vraiment très envie de se mettre au vert !!

 

 

 

 

 

 

 

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 20:20

Il faisait encore nuit, et déjà chaud.

- N’ayez pas peur ! dit l’homme.

Elle sourit, les yeux lointains.

..

- Je me suis perdue. J’avais besoin de marcher. J’avais trop mal. Quand je suis entrée dans l’appartement, tout était en désordre. Il était parti. Je l’ai su quand j’ai vu le post-it sur la porte du frigo : ‘’JE PARS’’. C’est tout . je pars.

J’ai pleuré, figurez-vous…

- Je vous crois.

Un oiseau chanta.

- Dix ans que nous vivions ensemble. Vous vous rendez compte, dix ans ! Pas d’enfants, non, il n’en voulait pas, et moi non plus.. Enfin, je jouais à celle qui n’en voulait pas, pour le rassurer peut-être, parce que, au fond de moi…

- Je comprends..

Il alluma une cigarette. Le tabac grésilla, éclairant faiblement sa barbe jeune et grisonnante.

- Je ne sais pas si vous comprenez… Enfin, c’était la vie, quoi.. Une vie de rencontres, de bus attendus, de voitures en panne, de fous-rires sous la couette, et de dimanches interminables…

- J’ai connu ça aussi, il y a longtemps..

- On était heureux, quoi ! …Enfin, comme pour s’en persuader, on disait, " On est heureux, pas vrai ? " et on y croyait, mais les hivers étaient longs, très longs.. Des soirées entières, devant l’écran bleuté, à gober des âneries sentimentales et en couleurs…

- Ou des films bien gore avec des haches et des décapitations…

Elle sursauta.

- Aussi, oui.

- J’ai toujours adoré ce genre de films, moi.

Il écrasa son mégot sous le talon de sa grosse chaussure de montagne.

 

 

2

 

 

 

 

- Vous me faites peur…

Il la rassura.

- Non. C’était pour rire… Quand je vous ai vue arriver, dans la brume, toute frêle, toute menue, je me suis dit, tiens, celle-là, elle s’est perdue, comme moi, et elle va trouver le refuge, comme moi.

Elle le regarda.

- Vous vous êtes vraiment dit ça ?

- Oui. Vraiment.

- C’est drôle, moi, j’ai pensé, quand je vous ai aperçu, là, lourd, massif, inquiétant, j’ai pensé, cet homme va me faire du mal, ma dernière heure est arrivée.

Elle émit un petit rire sec et nerveux.

Il sourit.

- En général, c’est ce que les femmes pensent dans ces moments-là.

- Et vous n’y avez pas pensé, vous ?

- Si. J’y ai pensé…. Surtout que je vous trouve très belle et très attirante… J’y ai pensé, si… Et puis…

- Et puis ? Elle eut un frémissement, une impatience de petite fille. Et puis ?

- Je me suis dit, non. J’ai assez d’ennuis comme ça, et…

- On dirait que le soleil va se lever..

- C’est pour bientôt.

Elle frissonna.

- Vous avez des ennuis ?

Le visage de l’homme se crispa.

- On peut dire ça comme ça, oui.

- Quel genre d’ennuis ?

Un mauve velouté cerna les pics au loin, puis un flamboiement embrasa l’horizon.

- J’adore ce spectacle !

- Sur les montagnes, c’est toujours magnifique… On le voit, là-bas, derrière les arbres, vous le voyez ? Il se lève…

 

 

3

 

 

 

 

 

- Vous ne m’avez pas répondu. Je suis curieuse, vous allez dire… Quel genre d’ennuis ?

- Je n’aime pas trop parler de ça…

- Ça vous gêne ? Que vous est-il arrivé ?

- Quelque chose de très grave...

Il alluma une nouvelle cigarette, et l’or dévala des collines, inondant la vallée.

Un oiseau chanta.

Le ciel, d’indigo intense, vira au bleu pâle.

- J’ai toujours aimé ce moment… murmura-t-elle.

Il contemplait, impassible, les couleurs naissantes de l’aurore.

- J’ai tué.

Elle ne parut pas surprise.

- Je m’en doutais.

Il sourit, légèrement.

- J’ai tué un homme et une femme, de sang-froid, avec ce couteau.

La lame d’acier étincela dans un éclair de lune mourante.

Il glissa vers elle un œil inquiet.

Elle n’avait pas bougé, pas tremblé.

Le pépiement des oiseaux de l’aube se fit tapage.

Un vert tendre inoui frangea les berges du gave.

Le soleil-feu aspergea les champs d’une nuée d’orange.

- Je n’ai pas peur… dit-elle.

Elle tourna vers lui son calme visage de madone.

Le soleil triomphant montait haut et clair, éclaboussant les cimes.

 

 

4

Il dit :

- Le couteau, il était caché depuis longtemps, derrière une plinthe, dans ma chambre…

Un clocher tinta dans l’air pur du matin.

Il avala une goulée de fumée.

- Ils ne voulaient pas me croire… Je me fatiguais à répéter toujours la même chose, les mêmes phrases, les mêmes mots… Les cachets qu’ils me donnaient le soir, je faisais semblant de les avaler, et je les recrachais dès que j’avais le dos tourné.

….

Les fleurs s’ouvrirent au jour, turquoises et rubis.

Elle dit :

- C’est vrai. Je peux le dire maintenant. Notre couple battait de l’aile. Nous n’avions plus rien à nous dire, plus grand chose, non… Mais je l’aimais… Je l’aimais. Je ne pouvais pas m’empêcher de l’aimer. Alors, quand j’ai vu ce truc collé sur la porte du frigo, je…

Je ne sais pas.. Le monde s’est écroulé, vous comprenez, tout un monde, le nôtre, anéanti, là, sur le carrelage de la cuisine. Tout a vacillé. J’entendais nos mots, les cris de nos disputes, de nos chamailles qui dérapaient toujours, mais j’ai entendu aussi nos soupirs de bonheur, nos rires étincelants, nos bras-dessus-bras-dessous dans les rues de la grande ville…

Elle soupira.

..

Toute rosée bue, les fleurs s’irisèrent.

Son regard se perdit dans le lointain.

- J’ai simulé. En fait, j’ai simulé. Ils m’ont transporté à l’infirmerie. J’avais le couteau, bien plaqué le long de ma cuisse. Quand je me suis retrouvé avec les deux, là, l’infirmière et l’aide-soignant, dans la petite chambre, je me suis levé d’un bond, j’ai attrapé la femme, et j’ai pointé le couteau sur sa gorge..

..

Une volée de mésanges bleues érailla le silence du petit matin.

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

 

 

 

 

- J’ai entendu votre histoire à la radio, dans ma voiture. Je rentrais chez moi. Je n’avais pas encore lu le mot qu’il m’avait laissé, je me suis dit " Quelle horreur !! ", et, plus tard, quand j’ai lu le post’it ‘’JE PARS’’, j’ai pensé, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue….

- Je me suis dit la même chose.. après…- Quelle horreur !!

- Je sais. Mais je leur avais dit depuis le début, que j’allais commettre l’irréparable, la pire des horreurs… Ils ne m’ont pas cru… Des années qu’ils me gardaient dans ces grands bâtiments blancs sans fenêtres. Des années que je leur obéissais, que j’accomplissais des tâches quotidiennes bien réglées, bien minutées : tirer le drap du dessous, passer la main vigoureusement pour épousseter, rabattre le drap du dessus, bien tirer, border au pied, couverture, rabattre le drap du dessus, border sur les côtés, tapoter le polochon..

Après, le psy, et ses questions sur mes relations avec ma maman autrefois, ses questions à la mords-moi-le, je répondais, basique, oui, non, c’est certain, oui, et je voyais le sang, à chaque fois, je voyais le sang, partout, sur le parquet, sur les murs, partout, un sang rouge vif, rubis, bordeaux, vermillon, cramoisi, toutes les teintes possibles…Alors, quand je me suis retrouvé à l’infirmerie, avec cette femme toute tremblante que je tenais tout contre moi, et l’autre malabar en face qui geignait, claquait des dents, " Ne la tuez pas ! Ne nous tuez pas ! Pitié ! "

Moi, j’ai vu le sang.

Un lézard doré jaillit des pierres du puits.

Un coq chanta, au loin.

Il tenait son couteau bien en main.

Elle lui tendit sa gorge blanche, dans le bleu de l’été.

 

 

 

 

 

 

DANS LE BLEU DE L’ETE

 

 

 

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 19:03

 

 

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ARRET DE JEU

 

Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient…

Les hyènes avaient ricané jusqu’au lever du jour.

Un décor de cabaret avait été aménagé sous le squelette d’un baobab séculaire.

Ils entrèrent, tous les quatre en même temps, sur la place dévastée.

Dieter Leféburo, le Conseiller européen, John-José O’Connor, le Président des Amériques Unies, Li Van Trong, Le Dictateur des Asies Rassemblées, et Ali Ben Asouri, le Guide Suprême des Islaméens Unifiés.

Tous les quatre riaient, se tapaient dans le dos, sur le ventre, et conversaient gaiement en unilangue. Ils étaient à moitié ivres, débraillés, transpirant de mauvaise sueur. Dans l’avion qui les avait transportés là, les bouteilles de whisky, de vodka, et les petits verres de saké s’étaient joyeusement succédé.

Ils étaient tous donc d’excellente humeur lorsqu’ils s’avancèrent vers les quatre tables.

Ils s’assirent à leurs places indiquées par de discrets bristols.

Un clown hilare jaillit dans la lumière crue de la piste de danse :

- Il s’est posé où, le gros navion des Grands de ce Monde ??? Hein ?? Il s’est posé où ?? Sur la piste de latérite, là-bas, dans la savane ??? Ils sont venus constater les dégâts ??? Ils sont contents du résultat ??? Contents, contents, contents ???

….

Les quatre hommes, d’abord légèrement déstabilisés, applaudirent à tout rompre en riant à gorge déployée :

- Il est marrant, ce clown !

- Oui, très !

- Il est pas noir !? C’est pas normal, ça !! Nous sommes en Afrique, tout de même !!

- C’est vrai, ça !! Mais il est marrant, c’est l’essentiel !!

- Oui, c’est l’essentiel !

 

 

2

Le clown émit un pet sonore, et un nuage rose s’échappa de son postérieur.

Li Van Trong faillit s’étrangler de rire.

Dieter Leféburo martela la table de ses poings.

Ali Ben Asouri rota élégamment.

John-José O’Connor lança un ‘’Yyppee Caramba !’’ des mieux sentis.

Le clown salua grotesquement, et disparut dans les coulisses, derrière le baobab.

Quatre danseuses à demi-nues émergèrent de l’ombre sous les sifflets et les vivats des quatre Chefs d’Etat.

- Ah ! Il y a deux noires, dans le lot !! C’est bien !

- Et elles sont voilées, ça, c’est bien aussi !

- Voilées ! voilées !! Pas voilées partout, hein !!

- J’adore le type scandinave !! Ça fait de bien belles plantes, en général !!

Les danseuses, souriantes, aguicheuses, s’approchèrent des hommes attablés, les frôlèrent de leurs mains, de leurs cheveux, de leurs seins.

Le champagne étincelait dans les coupes de cristal.

Les invités, émoustillés, les yeux au ciel, étaient aux anges.

Le clown resurgit sur la piste :

- Elles sont zolies, les p’tites femmes, hein ? Elles sont drôlement zolies !!! Vous plaisent, hein ??? Zhésitez pas !!! Zhésitez pas !!! Elles sont pour vous !! Elles sont pour vous ! Moi, tout à l’heure, dans les coulisses, j’ai essayé… Je m’en suis pris une !!!

Les rires fusèrent.

Le clown mima la baffe reçue derrière le baobab.

Ils rirent de plus belle.

 

 

3

 

 

 

 

Les danseuses vinrent s’asseoir sur les genoux des hommes, qui, enhardis, les pelotèrent, besogneux, fébriles.

Le clown imita le cri du buffle-crapaud, le gémissement de la girafe molle, le bâillement du vieux lion édenté, mais les quatre noceurs ne l’écoutaient pas trop, occupés qu’ils étaient à pétrir les chairs fermes des jeunes femmes.

- Au Congrès, j’ai dit :’’Vamos, boys !’’ Je l’ai dit !

- Moi aussi ! Enfin, j’ai rusé ! Je leur ai fait croire, aux collègues, aux parlementaires, je leur ai fait croire des trucs… des trucs incroyables, énormes, sur l’ennemi ! Et ça a passé !! comme une lettre à la poste !!

- Moi, les Congrès, les Parlements, tout ça, non ! Pas chez moi ! Chez moi, c’est le petit doigt sur la couture du pantalon ! Tu obéis, ou la taule ! Ou le poteau !

- Avec l’aide de Dieu, mon Dieu, le seul, le véritable, j’ai mené quatre Guerres Saintes, éradiqué tous les infidèles !!! Et j’ai réussi !

Ils levèrent leurs verres et burent au souvenir de leurs guerres passées, gagnées ou perdues.

Les filles, sur leurs genoux, trempaient leurs lèvres dans les coupes et gloussaient d’aise.

Au loin, très loin, dans la brousse, les hyènes ricanèrent de concert.

Sur un signe discret du clown, les danseuses se levèrent et gagnèrent la piste de danse.

- Elles nous font la danse du ventre, à présent !

- J’adore !

- Très impudique, Dieu nous voit, mais j’adore, moi aussi !

- Ce balancement, cette houle de leurs hanches et leurs petits seins qui tressautent, oh, j’adore !!!

Le clown, bondissant, grimaçant, passa de table en table, déposant devant chaque invité une petite soucoupe contenant un billet.

 

 

4

- L’addition, déjà ?

- Putain !!! Quatre millions !

- Moi, cinq ! J’ai mieux ! Cinq !

- Vous êtes tous des amateurs ! Moi, j’en ai dix !

- Conneries ! Douze ! Moi, j’en ai douze !!!

Sous le baobab, les filles entreprirent une étrange chorégraphie.

Le clown grimpa sur une caisse, et, agitant une baguette imaginaire, lança l’orchestre.

- Cette musique, je la connais !

- Moi aussi !

- Ça me dit quelque chose !

- Qu’est-ce qu’elles ont dans les mains, les danseuses ?

- Un sabre !! Je me souviens, c’est la Danse du Sabre !!!

Le clown, les mains sur les oreilles, poussa un cri strident.

Dans un bel ensemble, les quatre têtes roulèrent dans la poussière.

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 18:54

 

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LÉGER…

 

Je me sens léger.

Léger comme un oiseau.

J’ai rien bouffé depuis deux jours.

Pas pu me coucher sur un de leurs foutus bancs qu’ils ont scellés face à la gare.

Ils ont mis une espèce d’arceau en ferraille entre les deux sièges, alors, pour se coucher comme dans le bon vieux temps, tu t’alignes.

Je suis venu en train.

Échappé aux contrôleurs.

Cool.

Je suis arrivé jeudi ou vendredi, je me rappelle plus.

Sur la Place du Commerce, j’ai retrouvé mes potes, Adam, et Swen, et Karim l’édenté. On a bu au goulot des 33 Export tièdes. On a bu longtemps.

Je me suis endormi sur les marches, au pied de la fontaine.

Quand je me suis réveillé, des heures plus tard, j’avais plus de blouson, plus de papiers non plus, et les dix euros à peu près que j’avais gagnés en faisant la manche, disparus.

Aller chez les flics pour porter plainte, tu rigoles.

Ça pue, leurs cages de dégrisement, comme ils les appellent, ça pue le dégueulis et la pisse et la merde.

Et puis, je suis pas tout blanc non plus, à Brest, le supermarché, j’étais dans le coup, enfin, j’en ai profité.

En attendant, j’ai la dalle.

 

2

 

 

 

 

 

 

Je m’accroupis devant la boutique de portables.

Je pose mon chapeau sur les pavés, et j’attends.

Quand je fais la manche, en général, je ne parle pas, pas de baratin genre un euro s’il vous plaît, Messieurs Dames pour manger, je sais pas faire ça.

Les gens passent, le plus souvent sans me regarder, sans faire attention à moi.

La fille de la boutique est sortie :

- Ne restez pas là !

- Je fais rien de mal ! Je fais la manche, c’est tout !

- Ne restez pas là, je vous dis ! Mon patron a appelé la police ! Ils sont là dans cinq minutes !

Je ramasse mon chapeau vide, et sans dire un merci à la fille, je file.

Les flics surgissent.

Des flics à vélo, jeunes, sportifs, la tenue de sport, le casque profilé.

Je me suis planqué. Je les vois qui parlent à la fille de la boutique. Elle tend la main, et montre une direction opposée à celle où je me trouve.

Les flics partent.

La fille se tourne vers moi et me fait un petit signe d’amitié.

Je me retape la rue piétonne, en sens inverse.

Que des magasins de pompes, de vêtements cuir pour homme et femme.

Pas un khebab, pas une sandwicherie, rien. Que des fringues et des pompes.

Je flippe comme un malade.

J’ai pas envie de retourner Place du Commerce. Hier, ça m’a suffi.

 

3

 

 

 

 

 

 

 

Des cris.

Adam et Swen déboulent, coudes au corps, suivis de près par Karim l’édenté.

Les deux flics-VTT les coursent, sifflet au bec.

Les gens se garent, je te jure.

Moi le premier.

Je me fourre vite fait derrière le portant d’un marchand de jeans.

Le premier flic a doublé mes trois potes. Je les vois au bout de la rue. Il effectue un magnifique dérapage contrôlé, couche sa bécane sur les pavés, et barre la route aux trois loquedus, jambes écartées, main droite sur la crosse du flingue.

Les trois freinent à faire hurler les pneus de leurs baskets, font demi-tour, vont pour remonter la rue.

C’est là que le deuxième flic les stoppe.

Lui, il est armé d’une petite matraque en caoutchouc. Karim prend le premier coup dans la gueule : ça va pas lui arranger le ratelier. Le deuxième coup est pour Adam, dans les parties. Swen lève les bras, drapeau blanc.

Ils les menottent et les escortent, sans rien dire. Les passants passent, pressés, sans regarder la scène.

J’ai eu chaud aux fesses.

Le marchand de futes est sorti.

Il me chope par les revers de la liquette, mon chapeau va valdinguer plus loin.

- Kestufous là, toi ? T’es de la bande des trois autres, ou quoi ? Tu voulais me chourer un jean, hein, c’est ça ?

La femme du type rapplique, hurlante :

- Tiens-le, Marco ! Tiens-le bien ! J’appelle les flics ! J’appelle les flics !

 

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Elle tapote, fébrile, sur le clavier de son portable.

Je profite que le mec regarde sa femme pour me dégager, violemment. Le Marco est obligé de me lâcher, je trébuche, je percute le portant qui s’affale au beau milieu de la rue, et je cavale, je cavale.

Ça braille derrière moi. Je les entends, sans me retourner. Je trace tout droit.

Place du Commerce. Cette con de ville. Toutes ses rues qui débouchent Place du Commerce.

Je cours, sans savoir où je vais. Je passe devant le bureau de tabac. Le patron, un vieux maigre moustachu tend sa jambe et je m’étale. Je me fracasse la gueule sur le bitume. Pas le temps de me relever. Ils me sautent dessus à quatre ou cinq.

- On en tient un ! On en tient un ! C’est moi qui l’ai eu ! C’est moi !

C’est le vieux au croc-en-jambe qui trépigne et triomphe.

C’est la fête Place du Commerce.

C’est tout juste s’ils dansent pas comme des sioux sur le sentier de la guerre autour de ma carcasse démantibulée.

Je prends des coups de lattes dans les côtes, le ventre, la tête.

Ça pleut, ça grêle.

Je me protège comme je peux.

Je distingue vaguement dans le lointain le gémissement plaintif d’une sirène.

Au-dessus de moi, tout d’un coup, ça s’engueule, ça se bagarre.

On m’empoigne.

Civière.

Un jeune gars tout en blanc, rouquin, est penché sur moi.

 

5

 

 

 

 

 

 

- Les salauds ! Qu’est-ce qu’ils lui ont mis !!

- Il faudra les faire témoigner, les gens qui passaient, il faudra !

- Témoigneront pas ! Trop la trouille !

….

Je tâtonne dans du coton moelleux.

Un tunnel. Je me laisse aller.

Je sombre.

C’est la voix de la fille qui me réveille. Elle est jolie. Elle tient à bout de bras un blouson d’hiver, genre parka.

Elle sourit.

Je la reconnais. C’est la fille de la boutique de portables.

Elle s’assoit auprès de mon lit, prend ma main.

- Vous vous sentez mieux, Monsieur ?

J’essaie de sourire moi aussi. Ça me fait un mal de chien. Je ne peux pas parler non plus, mais dans ma tête, je dis, je suis sûr qu’elle l’entend, je dis :

- Je me sens mieux, beaucoup mieux ! Léger, très léger !

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