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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 11:40

-1-

 

 

LA CRUE

 

 

Mi Février, les eaux montèrent.

En une seule nuit, la rivière turbulente avait quitté son lit, envahi les champs alentour, et, vague après vague, cerné la maison.

Pelotonné dans son couffin au coin du feu, le chat Patemouille rêvait de souris soyeuses et tendres au croquer.

Dans la cour aux arbres maigres, l’eau bouillonnante s’insinuait, têtue.

Par la fenêtre du salon, Patek, désabusé, hirsute et tout pantelant de ces nuits de houle, contemplait, un verre de whisky à la main, le désastre du jour.

La veille au soir, il avait traversé à pieds secs la cour pour aller verrouiller le portail de bois blanc.

La pluie avait cessé, et seul le tumulte de la rivière l’avait alerté. La torche à la main, il avait marché jusqu’aux berges herbeuses, et balayé de rayons bleus les flots d’ocre tourmente.

C’est dans cette nuit-là que tout avait commencé.

Il marchait.

Dans les rues d’une ville en ruines. Il marchait.

Le front trempé de sueur, il alluma la lampe verte de chevet, et il constata qu’il était dans son lit.

La radio moulinait des nouvelles.

Patek n’avait jamais pu s’endormir dans le silence. Alors, la radio.

Pourtant, juste avant, il marchait.

Dans une ville en ruines.

Et ces cris d’enfants.

La lame nue sur sa gorge. Ils s’agitent autour de lui, épinglent un rideau bleu sur le mur, et les flashes crépitent.

Il est assis sur un mauvais tabouret, les fesses douloureuses, et, de ses mains enchaînées, brandit un quotidien avec la date du jour.

- Comme pour les œufs !

Patek ricane et se retourne dans son lit.

Branches basses les arbres griffent les vagues-boue.

Patek, kalach' en bandoulière juché sur le pick-up, menace les hommes cavalant dans les rues de la ville rebelle.

Juste à ses pieds, Abdou, le doigt sur la détente, les dents serrées, épie le moindre geste, le moindre mouvement suspect.

 

 

 

 

 

-2-

 

 

 

Le pick-up roule droit, dix à l'heure, sans bruit. Abdou respire fort, par la bouche, ribouledingue des yeux, à droite, à gauche.

Il sue à flots.

Patek, la main sur son épaule, le rassure.

- Il ne se passe rien. Mission terminée ! crachote la radio.

Couché sur le toit de l'immeuble d'en face, le snipper a fait feu.

Abdou s'écroule, balle au front.

Dans la salle de bains, devant le miroir, il mesure l'étendue des dégâts : front ridé, poches sous les yeux, rictus, joues creuses, teint blême.

Il soupire.

Cette soirée d'alcools lui tenaille le foie, lui tord le ventre.

Plié en deux sur le lavabo, à longs jets, il vomit.

Dehors, la pluie redouble et bat les murs.

Le jardinet a disparu sous l'eau trouble et jaunâtre.

Sur des poteaux noircis émergeant ça et là se juchent parfois de frileuses corneilles.

Au deuxième whisky, Patek sourit : il se félicite d'avoir fait toutes ces courses l'avant-veille. Le congélo est plein : steaks, légumes, rôtis, poulets... Kubis de rosé, rouge, blanc et cinq bouteilles de Johnnie Walker aussi.

De quoi tenir encore trois bonnes semaines. Presque un mois.

D'ici là, la pluie aura cessé, et la rivière regagné son lit.

Et tout rentrera dans l'ordre.

C'est tout au moins ce que Patek se dit.

Il se penche sur Patemouille, et, de sa main rude, lui frotte énergiquement les joues et le dessus du crâne.

Ravi, le chat ronronne, se roule sur le dos, et s'offre à d'autres caresses.

Patek jette une bûche dans le feu.

- Monsieur Patek, il faut... comment vous dire....il faut....Je ne suis qu'un généraliste, et vos....délires ambulatoires...je n'y peux rien. Je vous ai recommandé à Memov, mon confrère psychiatre. Il ne tient qu'à vous désormais. Vous hésitez toujours à franchir le pas ?

...

Franchir le pas.

Dès qu'il ferme les yeux, le soir, dans son lit...

Quel pas ?

Des portes s'ouvrent. Toutes noires.

Et le chant lugubre de la rivière.

Un matin, effaré, hagard, perdu entre songe et réel, Patek avait vu dans sa cour des hommes s'affronter, à poings nus, au couteau.

Il s'était précipité dans l'entrée, s'était saisi de son solide bâton de marche, et lorsqu'il avait ouvert la porte, les hommes avaient disparu...

Plus tard, il avait trouvé dans l'herbe un couteau ensanglanté, au pied du nichoir à mésanges.

 

 

-3-

 

 

Patek boit.

Dehors, la pluie redouble de violence.

Il a passé la matinée à monter son matériel à l'étage, dans la chambre où Elsa dormait, avant...

Chevalets, toiles, tubes de couleurs, esquisses, croquis.

Dressé le lit d'Elsa, matelas et sommier, contre le mur du fond.

Et, par la fenêtre de la chambre, un verre à la main, Patek pense au couteau souillé de sang, et à son hébétude, longtemps ancrée dans le jour...

Elsa dans les décombres. Son corps nu.

Ces chairs martyrisées.

Lapidations publiques. Adultères. Corruptions.

Patek lance la première pierre.

Sans trembler.

- Monsieur Patek ?

- C'est les pompiers, Monsieur Patek !

- Les pompiers ?

- Oui, les pompiers. On fait le recensement de toutes les maisons du patelin, là... La vôtre est cernée, on dirait...

- Oui, mais tout va bien.

- Tout va bien ? Vraiment ?

- Oui. Tout va bien. J'ai fait les courses pour au moins trois semaines. Je tiendrai le coup.

- Et votre travail, monsieur Patek ?

- Quel travail ?

- Vous ne travaillez pas ?

- Si. Chez moi. Je peins. Et j'écris des poèmes.

- Donc...vous ne souhaitez pas qu'on vous évacue !

- Non. Je ne le souhaite pas.

- Vous avez écouté la météo, monsieur Patek ? Il va pleuvoir toute la semaine

prochaine !

- Oui. Je sais. Oui.

- N'hésitez pas à nous appeler si vous vous sentez en danger, Monsieur Patek !

- Je le ferai, oui.

- Bon courage, Monsieur Patek !

Devant sa toile, Patek soupire.

Trop de bleu. L'ocre se mêle au jaune, et le personnage, de dos, ne vient pas.

Il blanchit le tout, brosses lestes et précises, et il reprend le motif, au fusain.

Deux semaines déjà qu'il travaille sur ce tableau, mais rien ne vient. À ses pieds, accotés aux murs blanchis à la chaux, des toiles de différents formats, représentant des visages hurlants de femmes, d'hommes et d'enfants, sur fond noir.

Deux semaines. Des heures durant. Devant la toile. Hébété. Sans bouger. Fébrile.

Des nuits.

 

 

-4-

 

 

Bandeau sur les yeux. Bâillon. Menottes aux mains et chaînes aux pieds.

Ils parlent à côté.

Bourrasques. Cris. Détonations.

Il sursaute à chaque fois.

Ils ne viennent que le matin et le soir dans sa cellule, ôtent son bâillon, l'obligent à boire de l'eau vaseuse, à avaler une purée innommable.

Il déglutit, râle.

Une gifle.

Concert d'abeilles. Et bâillon de nouveau.

Et noir.

Nuit liquide et gluante.

Il grelotte, secoué de larmes.

Elsa...

L'eau monte toujours. Matin, midi et soir.

La pluie.

Envahit les dépendances, et inonde la cuisine à flots lents et patients.

Patemouille, tout grêle, le poil hérissé, les yeux fous, s'est preste carapaté dans les escaliers, puis s'est engouffré dans la chatière ménagée dans la porte du grenier.

À l'étage, Patek fait réchauffer des boîtes sur un réchaud de fortune. Il dispose des toilettes et de la salle de bains, dort à même le sol, sur le tapis de la chambre aménagée sommairement en atelier.

Dans la nuit, deux hommes sont entrés.

L'un d'eux, petit, gros et rougeaud, toussait sans cesse, une toux grasse, en quintes interminables.

Le deuxième, grand, maigre, le visage osseux, prenait fébrilement des notes sur un petit carnet noir.

Patek, concentré, obstiné, peignait, sans un regard pour les intrus.

Au matin, les deux hommes avaient disparu, mais sur la toile, la rue déjà se dessinait, poudreuse et grise, trottoirs aux pavés disjoints mangés d'herbe sèche, murs lépreux, fenêtres grillagées.

Patek se servit un verre, secoua la tête pour chasser les miasmes du songe.

Son portable vibra :

- C'est moi !

- C'est toi ? Où es-tu donc ?

- Je pense à toi ! Jour et nuit, je pense à toi ! Tout me hante …

- Ne viens pas ! Surtout, ne viens pas ! L'eau monte ! Je suis à l'étage, et l'eau monte !

- Tu sais, je pense à toi ! Le jour, la nuit, toujours !

 

 

 

 

-5-

 

 

 

Par la fenêtre de la chambre, il vit que la pluie avait cessé.

Un courant bouillonnant et jaune zébrait la cour de long en large, sillonnait dans le petit jardin, et courait se perdre dans la terre détrempée du champ.

Elsa partie, Patek avait passé une semaine entière à boire, sans toucher à ses pinceaux, à boire, éperdument, et à rester, chancelant, hoquetant, à la fenêtre du salon, à regarder passer les jours...

...

Le lendemain, les premiers cadavres surgirent dans la cour, flottant, bouches ouvertes, édentés, désorbités, tout bleus, ballonnés, obscènes.

Des hommes. Des femmes. Des enfants.

Et des chiens aussi, certains encore se débattant dans un ultime spasme, et des chats, décervelés, mâchoires luisantes, poils lisses.

Des ragondins aussi.

Des rats.

Et des souris furtives.

À l'horizon plombé, les arbres se ployèrent, tout miséreux et nus, bras décharnés, dans une attente vaine.

La pluie.

Patek se dit, je vais mourir sans doute, me noyer, moi qui ai toujours souhaité m'éteindre lâchement, sans douleur, dans mon sommeil... Un mauvais rêve de fièvre, et la lumière qui s'éteint.

Plus de glaçons dans le whisky. Le frigo, gorgé d'eau, a rendu l'âme en bas, dans une violente pétarade d'étincelles bleues.

Patek monte au grenier une fois par jour pour garnir de croquettes le bol de Patemouille et verser du lait dans son petit ramequin vert.

Le chat, roulé en boule sur un vieux fauteuil défoncé, surveille son maître de son œil de crocodile.

Patek n'oublie jamais de lui frotter vigoureusement le crâne, le poing fermé.

Reconnaissant, l'animal ronronne en retour, et pile de ses griffes le velours usé de l'accoudoir.

Chaussé de bottes en caoutchouc, Patek progresse jusqu'au cellier, de l'eau à mi-mollets. Il se félicite d'avoir fait installer la prise de courant à hauteur d'homme. Le congélateur, posé sur des cales, fonctionne encore.

Il l'ouvre, en extrait deux steaks hachés, un sachet de haricots verts, et des glaçons qu'il verse dans une poche en plastique.

Il se dit que bientôt, si jamais la pluie ne cesse pas de tomber, l'appareil subira le même sort que le frigo.

...

-6-

 

 

 

 

 

Patek soupire.

Il n'ira pas consulter Memov, le psychiatre.

Lorsque la rivière aura regagné son lit, les images violentes se dissoudront d'elles-mêmes, et il pourra enfin retrouver la paix.

Devant sa toile, il boit.

À l'horizon, la mer. Une forêt de paraboles sur des immeubles aveuglés de blancheur.

Et le ciel. D'un bleu tendu. Et ce soleil écrasant les êtres et les choses.

Pas un oiseau non plus dans cette voûte de porcelaine vive.

Patek, d'un coup de brosse agile, y fouette une griffe de nuages pâles.

Des mouettes.

Des jeux d'enfants.

Patek se ressert une généreuse rasade de whisky, et, par la fenêtre de la chambre-atelier, regarde expirer le jour...

Dans la nuit, la radio se tut. Plus d'électricité.

Patek, qui avait prévu la panne, craqua une allumette qui embrasa la mèche de la lampe à pétrole, celle qu'il avait achetée avec Elsa, dans une brocante du midi, un jour de rires et d'enlacements tendres.

La lumière orangée, tremblante, éclaira la toile, et il crut voit, furtivement, dans la rue peinte, des hommes armés traverser, agiles et souples.

Il fit mourir la flamme, et s'endormit.

Patemouille miaula par trois fois, dans la nuit.

Il dévala les escaliers, pénétra dans la chambre.

Patek dormait sur le matelas jeté à terre.

Le chat vint se blottir contre lui.

Il est enchaîné au mur suintant d'humidité. Une minuscule meurtrière laisse filtrer la lumière du jour.

Deux semaines qu'il croupit dans cette geôle.

Il a compté les jours et les nuits.

Quinze jours.

...

-7-

 

 

 

 

Les gardiens changent souvent. Il le devine au son de leurs voix.

Certains même le touchent délicatement, presque fraternels, et murmurent quelques mots dans une langue que Patek ne comprend pas.

D'autres le rudoient, le frappent, sur le visage, dans le ventre, sur les côtes.

Ceux-là, il les reconnaît au goût du sang, après, dans sa bouche...

Il se dit, je vais crever ici, car personne ne viendra me secourir.

Je ne vaux rien.

Ma peau ne vaut rien.

Je ne suis pas monnaie d'échange.

Mais pourquoi m'ont-ils pris alors ?

Dans l'obscurité, Patek se ronge la mémoire, tente de recoller les morceaux, les images.

Dans le pick-up, Abdou, à ses pieds, le doigt sur la détente, qui épie le moindre geste, le moindre mouvement suspect.

Patek se souvient.

Abdou respire fort, par la bouche, ribouledingue des yeux, à droite, à gauche.

Il sue à flots.

Patek pose sa main sur son épaule, le rassure.

Il faisait chaud. On devait être au beau mitan du jour.

Patek sait qu'à ce moment précis, le temps s'est arrêté.

Il revoit Abdou, sur le sable de la rue, bras en croix, balle au front.

Et des cris.

Des hurlements, des ordres.

Patek jette son arme, lève les bras.

Puis la nuit.

C'est le chat Patemouille qui réveille Patek, en se retournant, sur le lit de fortune.

Patek ouvre les yeux.

Un soleil de printemps illumine la chambre.

Il se lève, va à la fenêtre.

Dehors, la pluie a cessé. Le ciel est bleu. Et pur. Dans la cour, des herbes, çà et là, réapparaissent, vertes et vives.

Patek sourit. Allume une cigarette, se verse un grand verre de whisky, et se plante devant la toile.

La rue est déserte. C'est le matin. Une brise légère vient caresser le visage de Patek, un souffle ailé de jasmins et de roses.

-8-

 

 

 

Tout au loin, dans la poudre de l'aube, surgit le pick-up.

Il se rapproche à toute allure, stoppe devant l'immeuble aux fenêtres grillagées.

Juché à l'arrière, Abdou, un grand sourire aux lèvres, fait signe à Patek de monter...

Resté seul dans la chambre, Patemouille s'étire, voluptueux, et se rendort, confiant, des rêves de chasses glorieuses plein la tête.

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Published by Dominique Solamens - dans NOUVELLES
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